J'ai discuté il y a quelques semaines avec un jeune entrepreneur qui a lancé un service de livraison à moto au Cameroun. 18 clients à la base. 10 livraisons par jour en moyenne. Un début prometteur.
On s'est parlé pendant presque une heure. À la fin de la conversation, j'ai réalisé qu'il marchait sur une mine qui pouvait exploser n'importe quand. Pas d'assurances. Pas de plan d'entretien du matériel. Pas de procédures de recrutement. Juste de la débrouillardise pure. Et le pire est qu'il ne réalise même pas à quel point c'est dangereux. Il pense, comme beaucoup d'entrepreneurs africains, qu'il va "se débrouiller jusqu'à s'en sortir".
Voici une vérité que j’ai moi-même apprise à mes dépens : la logistique en Afrique (surtout au Cameroun) est un des business les plus difficiles à réussir. Pas parce que le marché n'existe pas. Pas parce que les gens ne veulent pas se faire livrer. Mais à cause de trois handicaps structurels qui détruisent 80% des tentatives.
Handicap #1 : L'infrastructure (ou plutôt son absence)
Les routes africaines sont catastrophiques. À Douala, à Yaoundé, pour ne citer que celles de mon pays, c'est la même histoire. Nids de poule partout. Routes non goudronnées dans la plupart des quartiers. Circulation absolument chaotique où personne ne respecte le code de la route.
Impact sur ton business de livraison :
Une moto qui durerait 5 ans en France dure 2 ans au Cameroun. Même moto. Même kilométrage. Mais des routes différentes.
Pourquoi ? Parce que chaque nid de poule, c'est un choc sur la suspension. Chaque route défoncée, c'est de l'usure sur les pneus, sur le moteur, sur toute la structure. Résultat :
- Pannes fréquentes et imprévisibles
- Coûts d'entretien qui explosent (tu dois changer les pièces 3 fois plus souvent)
- Délais de livraison impossibles à tenir (circulation chaotique)
- Accidents plus fréquents (routes dangereuses = risque accru)
Ce que tu peux contrôler : Acheter du matériel solide dès le départ. Pas le "moins cher" qui va se péter au bout de quelques mois. Du vrai matériel robuste. La "Deutsche Qualität", comme diraient certains 😅
Ce que tu ne peux pas contrôler : L'état des routes. C'est l'État qui gère. Et on sait tous comment ça se passe. Bref...
Tu dois donc budgétiser l'usure accélérée. Si en Europe tu mettais 10€/mois d'entretien, au Cameroun c'est 30€/mois minimum. Et si tu ne budgétises pas ça, tu vas te retrouver avec des motos en panne et pas d'argent pour les réparer.
Handicap #2 : L'absence de culture du matériel roulant
Deuxième problème, encore plus insidieux : la plupart des Africains ne savent pas utiliser correctement le matériel roulant. Je ne parle pas de "savoir conduire". Je parle de savoir préserver le matériel.
Exemples concrets de ce que je vois tous les jours :
Conduite brutale :
- Accélérations à fond (usure moteur)
- Freinages violents (usure freins et pneus)
- Virages sans ralentir (usure suspension)
- Surcharge systématique (au-delà de la capacité de la moto)
Entretien inexistant :
- Pas de vérification quotidienne (huile, freins, pneus)
- Pas de révision mensuelle
- Entretien réactif, pas préventif ("J'attendrai que ça fasse du bruit")
- Pas de graissage.
Résultat : Une moto qui pourrait tenir 5 ans tient 2 ans. Et les entrepreneurs se plaignent du fait que "le matériel ne tient pas". Le matériel ne tient pas parce qu'on le détruit systématiquement.
Qui s'en sort au Cameroun ?
Les entreprises occidentales comme Bolloré. Les entreprises chinoises qui opèrent souvent dans un silence olympien. Pas les entreprises camerounaises. Ces entreprises ont compris le secret : la DISCIPLINE. Ce qu'elles ont souvent en commun:
- Formation OBLIGATOIRE de tous les chauffeurs sur les techniques de conduite préventive
- Check-list QUOTIDIENNE d'entretien
- Révisions MENSUELLES respectées religieusement (dans le calendrier, non négociables)
- Sanctions IMMÉDIATES en cas de non-respect
Du coup leur matériel tient 3-4 fois plus longtemps que celui des entrepreneurs camerounais. Ce n'est pas de la magie. C'est de la DISCIPLINE.
Pendant ce temps les entrepreneurs camerounais disent : "Mon chauffeur sait conduire, ça va." Non, ça ne va pas, mon gars. Ton chauffeur sait ROULER. Il ne sait pas PRÉSERVER le matériel. Et la différence, elle coûte des millions par an.
Handicap #3 : Le personnel peu fiable
Troisième handicap, et le plus difficile à gérer : le personnel. C'est un cocktail explosif :
- Beaucoup ne font pas ce qu'on leur demande
- Beaucoup sont malhonnêtes (vols systématiques)
- La conscience professionnelle est extrêmement rare
- Le turnover est élevé (les bons partent, les mauvais restent)
Quelques vols qu'on voit QUOTIDIENNEMENT dans la logistique camerounaise :
-
Vol de colis
Le livreur "perd" un colis. Le colis est revendu au marché. Le client te demande un remboursement. Tu perds deux fois : le colis ET le client. -
Vol de temps
Après une livraison, le livreur utilise le véhicule pour faire du transport urbain à son compte pendant qu’on l’attend à la base pour une nouvelle livraison. -
Vol de carburant
Tu mets 5 000 FCFA de carburant. Le livreur siphonne pour 2 000 FCFA et les revend. Tu ne comprends pas pourquoi ta moto consomme autant. -
Vol de pièces
Les pneus neufs que tu as changés hier ? Ils ont "disparu" pendant la nuit et ont été remplacés par de vieux pneus. Ton livreur les a revendus. -
Faux accidents
"Patron, j'ai eu un accident, la moto ne démarre plus." En réalité, il n'y a pas eu d'accident. La moto a été utilisée pour autre chose et maintenant elle est en panne.
Impact sur ton business
Au-delà des pertes financières directes (qui peuvent représenter 20-30% de ton CA), il y a :
- La perte de confiance des clients
- La destruction de ta réputation
- Le stress permanent
- L'impossibilité de scaler
Ce qu'on peut faire
Recruter des personnes avec une bonne conscience. Pas juste des compétences. Pas juste "c'est mon cousin". Des gens honnêtes. Mais le problème c'est de les trouver. Comment ?
- En testant systématiquement sur une période d'essai (1 mois minimum)
- En vérifiant les références (appeler leurs anciens employeurs)
- En virant rapidement les filous (dès le premier vol, pas d'excuses)
- En formant intensivement ceux qui restent
- En mettant en place des contrôles (GPS, suivi, audits surprises)
Mais c'est épuisant. Et beaucoup d'entrepreneurs n'ont pas l'énergie et les moyens pour ça.
L'équation de la difficulté
Voici comment ça fonctionne : Difficulté = Infrastructure × Culture_matériel × Fiabilité_personnel
- Si UN SEUL facteur est mauvais : C'est gérable. Tu compenses avec les deux autres.
- Si DEUX facteurs sont mauvais : C'est très difficile. Mais avec de l'énergie et de la discipline, tu peux t'en sortir.
- Si LES TROIS facteurs sont mauvais (comme au Cameroun) : C'est extrêmement difficile. La plupart échouent.
C'est mathématique. C'est pour ça que 80% des tentatives de logistique échouent dans les 2 premières années.
Alors, qui réussit ?
Les 20% qui réussissent ne sont pas plus intelligents que toi. Ils ne sont pas plus chanceux. Ils n'ont même peut-être pas plus de capital. Ils ont compris qu'il faut MAÎTRISER ces trois handicaps. Ne pas les ignorer. Ne pas "faire avec". Ne pas "se débrouiller". MAÎTRISER.
Comment ils font :
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Matériel solide dès le départ
Ils n'achètent pas le mois cher. Ils investissent dans du bon matériel qui va tenir. Oui, c'est 2-3 fois plus cher à l'achat. Mais sur 3 ans, c'est 2 fois moins cher. -
Discipline d'entretien religieuse
Check-list quotidienne. Révisions mensuelles. Respect absolu du calendrier. Pas d'excuses. Pas de "on verra demain". Aujourd'hui. -
Recrutement rigoureux et contrôles stricts
Test sur période d'essai. Vérification des références. Formation intensive. Contrôles GPS. Audits surprise. Sanctions immédiates.
C'est lourd ? Oui. C'est cher ? Oui. C'est contraignant ? Oui. Mais c'est la seule manière de tenir sur la durée.
La Conclusion ?
La logistique en Afrique n'est pas un business pour amateurs qui veulent "se débrouiller". C'est un business pour professionnels disciplinés qui comprennent les handicaps structurels et qui mettent en place les systèmes pour les maîtriser.
Si tu penses que tu vas réussir en improvisant, en économisant sur les assurances, en recrutant ton cousin, en sautant l'entretien, tu vas juste rejoindre les 80% qui échouent. Et dans 18 mois, tu te demanderas pourquoi "ça n'a pas marché". La réponse sera simple : tu as ignoré ces trois handicaps. Et ils t'ont détruit.
Ronel Kouakep
#TheStreetSweeper
PS: Je suppose qu’il y a plusieurs autres facteurs à ne surtout pas négliger. Ici je parle de ceux que je connais et dont j’ai pu observer les dégâts à maintes reprises.
PPS: Si tu réfléchis à un projet, à une idée ou travailles activement sur ton business et aimerais qu’on en parle afin que je te donne mon point de vue, chaque samedi je donne gratuitement 45 minutes de mon temps pour ce genre de conversation. Réserve ta place ici > RonelKouakep.com/booking