The Streetsweeper

Réflexions sur la vie, le business et l'Afrique.

Archives

Je suis un poisson qui a appris à grimper


"Je suis un poisson qui a appris à grimper.” Cette phrase, je l'ai entendue la semaine dernière. D'un gars brillant, bien payé, respecté par ses collègues. Et un peu malheureux. Il ne le savait pas encore, mais il venait de poser le diagnostic le plus précis de sa vie.

Le poisson dans l'arbre

On connaît tous la citation d'Einstein : "Si vous jugez un poisson sur sa capacité à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu'il est stupide.” 

Sauf que dans la vraie vie, personne ne dit au poisson qu'il est dans le mauvais élément. On lui dit : "Grimpe plus fort." "Prends des cours de grimpe." "Regarde, l'autre poisson y arrive, pourquoi pas toi ?” Et le poisson grimpe. Pendant 15 ans. Il devient même plutôt bon à grimper. Pas le meilleur, mais suffisamment bon pour payer ses factures, subvenir aux besoins de sa famille, être "respectable."

Sauf qu'au fond, chaque matin, il se réveille en sachant que ce n'est pas son élément.

Comment savoir si tu es un poisson qui grimpe ?

Les signes sont clairs si tu es honnête avec toi-même.

1. Tu es bon dans ton travail, mais tu n'en tires aucune fierté.

Tu livres les projets. Tu reçois les compliments. Tu encaisses le salaire. Mais le soir, quand on te demande "qu'est-ce que tu as fait de bien aujourd'hui ?", tu n'as rien à répondre. 

Pas parce que tu n'as rien fait. Mais parce que rien de ce que tu as fait ne compte vraiment pour toi. Tu as codé un bouton. Tu as rempli un tableau Excel. Tu as assisté à une réunion de 2 heures qui aurait pu être un email. Techniquement, tu as été productif. Émotionnellement, tu es vide.

2. Tu paniques face au changement.

Pas parce que tu ne peux pas t'adapter. Tu as déjà prouvé que tu peux t'adapter. Tu t'es adapté pendant 15 ans à un job qui n'est pas fait pour toi.

Mais tu paniques parce que tu sais que si ton outil disparaît (ton langage de programmation, ton logiciel, ta méthode), tu n'auras plus de raison d'être là. Tu n'as jamais eu de raison intrinsèque d'être dans ce job. Juste une raison économique. Et si l'économie change, tu n'as plus rien.

3. Tu te sens vivant ailleurs.

Au club de foot le vendredi soir, tu gères la com, la logistique. Et tu adores ça. Tu pourrais faire ça gratuitement. En fait, tu le fais gratuitement.

En réunion le lundi, tu parles du code d'un bouton. Et tu te meurs à l’intérieur. Le contraste est brutal. Mais tu ne le vois pas comme un signal. Tu le vois comme "normal." "C'est le week-end, c'est fait pour se détendre.” Non. Le week-end, tu n'es pas en train de te détendre. Tu es en train de nager. Et la semaine, tu grimpes.

4. Tes collègues te disent que tu n'es pas comme eux.

"Toi, tu es un commercial, pas un dev.” "Toi, tu devrais faire du management, pas de la technique.” "Toi, tu es trop humain pour ce job."

Tu prends ça comme une insulte. Comme si on te disait que tu n'es pas assez bon. En fait, c'est un compliment. Et un diagnostic. Ils voient ce que tu refuses de voir : tu n'es pas dans ton élément.

Le vrai problème : l'image de soi

Le poisson qui grimpe ne retourne pas dans l'eau pour une raison simple : il ne se voit pas comme un nageur. Il se voit comme un grimpeur médiocre.

Quand tu as passé 15 ans à te définir par ton outil ("je suis développeur", "je suis comptable", "je suis ingénieur"), changer de définition, c'est comme perdre ton identité. Qui suis-je si je ne suis pas développeur ? Qu'est-ce que je sais faire d'autre ? Est-ce que j'ai de la valeur en dehors de cette compétence technique que j'ai mise 10 ans à acquérir ? 

La réponse est souvent : beaucoup de choses. Mais tu ne les vois pas parce que tu les fais sans effort. Et ce qui ne demande pas d'effort ne semble pas avoir de valeur. C'est l'erreur la plus coûteuse de ta vie.

La Zone de Génie

Ce que tu fais sans effort, c'est précisément ce qui a le plus de valeur. Parce que pour d'autres, c'est extrêmement difficile.

Prendre la parole en public. Créer du lien avec des inconnus. Organiser un groupe de 20 personnes. Écrire un texte qui touche les gens. Vulgariser un concept complexe. Rassurer quelqu'un en crise. Si tu fais ça naturellement, c'est ta Zone de Génie.

Mais tu ne la vois pas comme précieuse. Tu la vois comme "normale." "Tout le monde peut faire ça, non ?” Non. Tout le monde ne peut pas faire ça. Toi, tu peux. Et tu devrais construire ta vie autour de ça. Pas autour de la compétence que tu as acquise par obligation pour payer tes factures.

Voici la vraie différence :

  • Compétence acquise = ce que tu as appris parce qu'il fallait survivre économiquement.
  • Zone de Génie = ce que tu fais naturellement et qui crée de la valeur disproportionnée.

Le poisson a appris à grimper (compétence acquise). Mais il nage naturellement (Zone de Génie).

Le drame, c'est qu'on valorise socialement les compétences acquises. "Il a fait Polytechnique." "Il code en Rust." "Il parle 5 langues.” Et on ne valorise pas assez les talents naturels. "Il crée du lien facilement." "Il sait organiser n'importe quoi." "Il rend les gens meilleurs autour de lui.” Pourtant, ce sont ces talents naturels qui créent le plus de valeur à long terme.

Le retour dans l'eau

Retourner dans l'eau ne veut pas dire tout quitter du jour au lendemain. Ça veut dire commencer à nager, même une heure par semaine. Un petit projet. Un article. Une initiative dans ta communauté. Quelque chose qui utilise tes vrais talents, pas tes compétences acquises par nécessité. 

Quand tu fais ça, quelque chose se passe. Tu retrouves l'énergie. Cette énergie que tu as perdue il y a 10 ans et que tu croyais disparue pour toujours. Elle revient. Tu retrouves la fierté. Pas la fierté du salaire. La fierté du travail bien fait. La fierté de créer quelque chose qui compte. Tu retrouves le sentiment d'être utile. Pas utile parce que tu es payé. Utile parce que tu crées de la valeur avec qui tu es vraiment.

Le poisson qui retourne dans l'eau ne grimpe plus. Il nage. Et il nage vite. Parce que c'est son élément.

Les objections (et pourquoi elles sont fausses)

"Mais j'ai des responsabilités. Je ne peux pas tout plaquer."

Personne ne te demande de tout plaquer. On te demande de nager une heure par semaine. Pas de démissionner demain.

"Mais je ne sais pas nager professionnellement. Je nage juste pour le plaisir."

C'est exactement le problème. Tu ne crois pas que ce que tu fais naturellement a de la valeur économique. Mais ça en a. Tu ne le vois juste pas encore.

"Mais si je change, je perds 15 ans d'expérience."

Non. Tu transformes 15 ans d'expérience en quelque chose de plus puissant. Parce que maintenant, tu as les compétences et la passion. C'est imbattable.

"Mais j'ai trop investi dans cette voie pour changer maintenant."

C'est le biais cognitif du coût irrécupérable (sunk cost fallacy). Ce que tu as investi dans le passé est déjà perdu. La seule question pertinente c'est : qu'est-ce que tu veux pour les 20 prochaines années ?

Ton action de ce week-end

Si tu te reconnais dans ce texte, fais une chose ce week-end. Prends une feuille. Deux colonnes.

  • À gauche : "Ce que j'aime faire."
    Pas ce que tu es bon à faire. Pas ce qui paie bien. Ce que tu aimes faire. Ce qui te donne de l'énergie. Ce que tu ferais gratuitement.
  • À droite : "Ce que je sais faire (par obligation)."
    Les compétences que tu as acquises parce qu'il fallait survivre. Pas parce que tu les aimais. Parce qu'il le fallait.

Regarde la colonne de gauche. C'est ton eau. C'est là que tu dois aller. Pas demain. Pas quand tu auras assez d'argent. Pas quand les enfants seront grands. Pas quand tu auras 50 ans et une crise de la cinquantaine. Ce week-end. Une heure. Un premier plongeon.

Écris un article. Lance un projet. Propose ton aide à une association. Crée quelque chose qui utilise ta Zone de Génie. Et observe ce qui se passe. Tu vas retrouver quelque chose que tu croyais perdu. Toi-même.

Le poisson qui grimpe depuis 15 ans va enfin retourner dans l’eau. Et il va se souvenir qu'il sait nager.


Ronel Kouakep
#TheStreetSweeper


PS: Ce texte est inspiré d’une histoire vraie, celle d’une personne avec qui j’ai eu un call la semaine passée. Si j’avais exactement les bons mots à poser sur son mal-être, c'est parce que moi aussi je suis passé par là. Et aujourd’hui j’ai décidé de retourner dans l’eau et d’aider le maximum de personnes à trouver des solutions à leurs problèmes. Car c’est ce que je fais de mieux, nager, enfin, aider ma communauté. C’est mon élément. Si toi aussi tu aimerais que je t’apporte mon aide, je dédie chaque samedi 45 minutes de mon temps pour discuter avec des personnes comme toi. N’hésite pas à réserver ta session. C’est totalement gratuit. https://ronelkouakep.com/booking