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La piscine municipale : pourquoi la restauration tue les entrepreneurs africains

Tu veux te lancer dans la restauration ? Laisse-moi te raconter une histoire.

À Bonapriso, à Douala, il y a une concentration incroyable de restaurants. Des dizaines. Et si tu regardes bien, tu vas remarquer quelque chose de fascinant : 76% de ces restaurants appartiennent aux Libanais et autres expatriés.

Pourquoi ? Ce n'est pas du racisme. Ce n'est pas de la magie. Ce n'est pas qu'ils aient de meilleurs cuisiniers. C'est qu'ils ont compris un secret que la plupart des Africains refusent d’accepter: La restauration, c'est comme une piscine municipale un jour de canicule.

Imagine. Il fait 40 degrés à Douala. Une chaleur étouffante. Tout le monde veut se rafraîchir. Il y a une piscine municipale. L'entrée coûte 500 FCFA. Pas cher. Accessible à presque tout le monde. Résultat ? Tout le monde se lance dans la piscine.

500 personnes dans une piscine de 25 mètres. Et voilà ce qui se passe : Tout le monde se mouille, personne ne nage.

Tu essaies de nager ? Impossible. Il y a trop de monde. Tu ne peux que barboter, te mouiller, flotter. Mais nager ? Avancer ? Impossible.

C'est EXACTEMENT ça, la restauration en Afrique.

Les barrières d'entrée sont ridiculement basses

Pour ouvrir un restaurant au Cameroun, qu'est-ce qu'il te faut ?

  • Un local (même petit, même mal placé et souvent la route suffit 😅)
  • Quelques ustensiles de cuisine
  • Des matières premières
  • Un peu de courage

Boom. Tu es "restaurateur".

Pas besoin de formation. Pas besoin de licence spéciale. Pas besoin de capital énorme. Pas besoin d’expérience. Les barrières d'entrée sont BASSES. Très basses.

Et plus un pays est pauvre, plus les barrières sont basses. Au Cameroun, n'importe qui peut ouvrir un "spot" de nourriture demain matin. Résultat : tout le monde se lance.

Quand tout le monde est dedans, personne ne gagne

C'est la loi de l'offre et de la demande poussée à l'extrême.

Quand il y a 500 restaurants dans un quartier pour 10 000 habitants, qu'est-ce qui se passe ?

  • Les prix sont écrasés (concurrence féroce)
  • Les marges sont inexistantes (tu vends à peine au-dessus du coût)
  • Les clients sont volatiles (ils changent tout le temps)
  • Personne ne gagne vraiment (sauf quelques rares exceptions)

C'est la piscine municipale : tout le monde se mouille, personne ne nage.

Les chiffres brutaux

Je vais te donner des chiffres que personne ne veut voir :

  • 80% des restaurants ferment dans les 4 premières années
  • 90% ne sont JAMAIS rentables (ils survivent à peine)
  • Les 10% qui survivent galèrent pendant 5-7 ans avant de respirer

Ce ne sont pas des estimations. C'est la réalité du terrain.

Pourquoi personne ne parle de ça ? Parce que tout le monde a honte d'admettre qu'il a échoué. Alors on dit "j'ai fermé parce que je voulais faire autre chose". Mais la vérité, c'est que ça n'a pas marché.

Alors pourquoi les Libanais gagnent ?

Bonne question. Les Libanais qui ouvrent des restaurants à Bonapriso, ils ne sont pas plus intelligents que toi. Ils n'ont pas de recettes magiques. Ils ne trichent pas. Ils ont compris que la restauration n'est PAS un sprint. C'est un marathon. Un ultramarathon.

Voici leur stratégie (enfin, je pense) :

1. Ils calculent combien ils vont PERDRE (pas gagner)

Avant d'ouvrir, ils font un calcul simple : "On va perdre 4 millions de FCFA par mois pendant 4 ans.” Oui, PERDRE. Pas gagner. 4M FCFA × 12 mois × 4 ans = 192 millions FCFA

2. Ils se cotisent AVANT de lancer

Ils ne lancent PAS et espèrent que ça marche. Ils mettent les 192 millions dans un compte AVANT d'ouvrir le restaurant. Communauté libanaise. Famille. Amis. Investisseurs. Tout le monde met la main à la poche.

3. Ils lancent SANS pression de rentabilité

Quand tu as 192 millions de côté, tu peux te permettre de perdre 4 millions par mois pendant 4 ans. Tu n'as PAS besoin d'être rentable au mois 3. Ou au mois 12. Ou même à l'année 2. Tu peux te concentrer sur :

  • Maintenir la QUALITÉ
  • Construire la RÉGULARITÉ
  • Développer la RÉPUTATION

4. Ils ne changent RIEN pendant 4 ans

C'est le secret que personne ne comprend. Pendant que nous, on panique au mois 3 et on change le concept (au début c'était du kebab, maintenant c'est de la pizza, maintenant c'est des salades), eux, ils ne changent RIEN. Même menu. Même qualité. Même communication. Pendant 4 ans.

5. Chaque mois où ils perdent MOINS que prévu, ils "achètent" un mois de plus

Voici le génie du système. Ils ont budgétisé 4 millions de pertes par mois. Si en janvier ils perdent seulement 3 millions (au lieu de 4), ils ont 1 million "en plus" dans le compte. Ce 1 million, ça représente quoi ? Une semaine supplémentaire de runway. Ils avaient budgétisé 48 mois. Maintenant ils ont 48 mois et une semaine. Ainsi de suite. Chaque mois où ils font mieux que prévu, ils prolongent leur durée de vie. Résultat : au bout de 4-5 ans, le restaurant décolle. Les gens le connaissent. La régularité a payé. La réputation est là. Et maintenant, ça tourne.

Et nous, on fait quoi ?

On prend un crédit de 10 millions. On n'a même pas l'argent pour tenir 3 mois. Au mois 2, on commence à paniquer : "Pourquoi les clients ne viennent pas ?” Au mois 3, on change le concept : "Peut-être que si je fais de la pizza au lieu du poulet braisé…" Au mois 6, on est en stress total, on se dispute avec notre femme/mari, on ne dort plus. Au mois 9, on ferme. Endetté. Déprimé. Convaincu que "la restauration, c'est pourri".

Mais le problème n'était pas la restauration. Le problème, c'est qu'on n'a pas compris le business.

La leçon

La restauration n'est PAS un business pour commencer l’entrepreneuriat. C'est un business que tu fais APRÈS avoir réussi ailleurs. Quand tu as du capital patient. Quand tu peux te permettre de perdre pendant 3-5 ans. Si tu n'as pas ça, passe ton tour.

Parce que dans cette piscine bondée, tout le monde se mouille, mais personne ne nage vraiment. Les seuls qui nagent sont ceux qui ont compris qu'il faut attendre que la foule se calme. Et pour attendre, il faut avoir les moyens d'attendre.

Tu as les moyens d'attendre 4 ans ? Non. Alors passe ton tour!


Ronel Kouakep, 03.02.25