Pourquoi certains peuples avancent et d'autres stagnent
Le constat de base
La plupart des obstacles importants ne se surmontent pas seuls.
Des recherches en sciences sociales ont montré qu'une minorité engagée représentant environ 25% d'une population peut déclencher un changement de normes dans l'ensemble du groupe. D'autres études suggèrent que des minorités aussi petites que 10%, voire moins, peuvent imposer leur vision si leur engagement est suffisamment fort.
Le chiffre exact dépend de l'obstacle. Mais le principe reste : sans masse critique, pas de basculement.
Le problème africain
Ce n'est pas que les initiatives africaines soient mauvaises. Ce n'est pas que ceux qui les portent soient incompétents. C'est qu'on n'atteint jamais la masse critique.
Quelques-uns se lancent. Ils donnent tout. Les autres regardent, critiquent, attendent de voir. La masse critique n'est jamais atteinte. Ceux qui se sont lancés s'épuisent. Et les observateurs concluent : "Tu vois, ça ne marche pas."
C'est une prophétie auto-réalisatrice. Si on ne commence pas à 1, on n'arrivera jamais à 40. Mais si à 39, personne ne veut être le 40e, on reste bloqué.
Les peuples qui avancent l’ont compris
Ils ont intégré culturellement que devant un obstacle, il faut concentrer une masse critique d'efforts.
Regarde la recherche médicale. Des milliers de chercheurs à travers le monde travaillent chacun dans son coin sur les mêmes maladies. Personne ne se moque de ceux qui n'ont pas encore trouvé. On construit sur leurs travaux.
Regarde l'aérospatiale. Le breakthrough actuel existe parce qu'une poignée de milliardaires ont décidé collectivement d'y mettre les moyens, en argent, en talent, en temps.
C'est mécanique. Comme un marteau sur une pierre. Si on frappe assez fort, assez longtemps, avec assez de monde, la pierre cède.
La responsabilité des premiers
Pour atteindre la masse critique, il faut bien que quelqu'un commence. Ces premiers ne sont pas des "natural born leaders". Ce sont des gens qui, dans une situation donnée, se rendent compte qu'ils sont les mieux placés pour agir et qui prennent leurs responsabilités.
Le problème dans nos communautés est que ceux qui devraient être les premiers ne se lancent pas. Les plus éduqués, les plus informés, les plus capables. Ceux qui voient l'obstacle le plus clairement restent sur le côté (enfin, sur le côté de l'hémisphère nord 😏).
Et sans premiers, pas de masse critique.
Le devoir des premiers : documenter
Les premiers qui échouent découragent souvent les suivants sans le vouloir. "Regarde, untel a essayé, ça n'a pas marché.” C'est souvent ce qu'on dit d'eux. Mais c'est aussi un peu de leur faute. S'ils documentaient leurs efforts, ce qu'ils ont tenté, ce qui a marché, ce qui n'a pas marché, ceux qui viennent après ne diraient pas "ils ont échoué". Ils diraient "voici les briques qu'ils ont posées, on continue".
C'est la méthode scientifique. Des siècles de chercheurs travaillent sur les mêmes problèmes. Personne ne se moque des premiers qui n'ont pas trouvé. On construit sur leurs travaux.
Les premiers ne devraient pas chercher une revanche personnelle ou prouver quoi que ce soit aux cyniques. Ils devraient documenter leurs efforts pour que le combat continue après eux, entretenir la chaîne de l'espoir. Ce qui n’est pas souvent le cas chez nous.
L'effort minimum de chacun
La masse critique n'est pas seulement une question de quantité. C'est aussi une question de qualité et d’intensité. On peut avoir besoin de 100 personnes qui frappent de toutes leurs forces pendant 10 jours. Ou de 1000 personnes qui frappent au tiers de leur force pendant 30 jours.
Chacun, en son âme et conscience, connaît l'effort minimum qu'il peut fournir. Tu ne peux pas être oncologue ? Tu peux donner 10€ à la recherche. Tu peux partager une étude avec tes proches. Tu peux encourager un jeune à se lancer dans ce domaine. Il y a quelque chose que tu puisses faire à ton niveau.
Ces petits efforts, multipliés, créent la masse critique.
Le message qu'on envoie en ne participant pas
Quand tu restes sur le côté, tu ne fais pas que ne pas aider. Tu contribues activement à ce que l'obstacle grandisse. Tu décourages ceux qui se sont lancés. Tu confirmes aux cyniques qu'ils avaient raison. Tu repousses le moment où la masse critique sera atteinte. Et tu envoies un message à ceux qui voudraient se lancer : "Ne te fatigue pas, ça ne sert à rien."
Ce que moi je fais
Je me considère comme l'un des premiers. J'identifie des obstacles. J'essaie de mener la charge. J'écris, je partage, je construis, je documente, tout en sachant que sans masse critique derrière, mes efforts auront un impact limité.
Je continue néanmoins même sans cette masse critique. Mais je sais qu'avec elle, j'irais dix fois plus vite. Et pas seulement moi, tous ceux qui essaient de faire avancer les choses.
C'est pour ça que quand je vois quelqu'un faire quelque chose de bien, j'encourage. Un commentaire, un partage, un message. Je contribue à sa masse critique.
Quatre exemples concrets
1. Le retour au pays
On crée des programmes pour "accompagner" la diaspora à rentrer. On organise des séminaires. On explique qu'un retour "ça se prépare, ça se structure”. Mais le vrai problème n'est pas là.
Le problème, c'est que ceux qui rentrent se retrouvent seuls. Ils donnent tout, ils essaient de construire, et les autres regardent de loin en attendant de voir si "ça marche".
Si on avait une masse critique de gens qui rentrent, qui investissent, qui construisent ensemble, le pays changerait. Mais chacun attend que les autres commencent. Chacun veut voir des preuves avant de bouger.
Du coup ceux qui se lancent s'épuisent. Et les observateurs concluent : "Tu vois, c'était une mauvaise idée."
La masse critique n'est jamais atteinte. Le pays stagne. Et les plus cyniques diront que l’Afrique est maudite. Alors qu’il lui manque juste quelques personnes dans sa masse critique.
2. Le soutien aux créateurs de contenu
Il y a des Africains qui écrivent. Qui filment. Qui documentent. Qui essaient de poser des idées, de raconter nos histoires, de faire entendre nos voix. Ils ont besoin d'une masse critique d'encouragements pour continuer. Un like. Un partage. Un commentaire. Un message qui dit "J'ai lu, c'était bien".
Mais chacun se dit : "Mon like ne change rien.”
Faux! Ton like compte dans l'algorithme. Ton partage expose le contenu à de nouvelles personnes. Ton commentaire encourage le créateur à continuer.
Sans cette masse critique de soutien, les créateurs s'épuisent. Ils s'arrêtent. Et ensuite, on se plaint qu'il n'y a pas assez de voix africaines dans le débat public. Qu'on ne contrôle pas notre narratif. Que ce sont les autres qui racontent notre histoire.
La prochaine fois que tu vois un contenu africain de qualité (ou pas), ne scrolle pas. Engage. Tu fais partie de la masse critique.
3. Acheter local, soutenir l'entrepreneuriat africain
Quand un entrepreneur africain lance un produit, il a besoin de premiers clients. Des gens qui achètent. Qui testent. Qui donnent du feedback. Qui recommandent autour d'eux. C'est cette masse critique de premiers soutiens qui permet à l'entreprise de s'améliorer, de grandir, de devenir compétitive.
Mais qu'est-ce qui se passe en réalité ? Les mêmes qui se plaignent du "manque d'entreprises locales" préfèrent acheter ailleurs. "C'est mieux." "C'est plus fiable." "C'est moins cher."
Et ils ont peut-être raison, aujourd’hui. Mais sans masse critique de premiers clients, l'entreprise locale meurt avant d'avoir eu le temps de s'améliorer. Elle ne devient jamais "mieux" ou "plus fiable" parce qu'elle n'a jamais eu la chance de grandir.
Les entreprises qui dominent aujourd'hui ont toutes eu des premiers clients qui ont cru en elles avant qu'elles soient parfaites. Sois ce premier client. Fais partie de la masse critique qui permet à l'entrepreneuriat africain de décoller.
4. L'engagement civique et politique
Les régimes qui ne bougent pas tiennent pour une raison simple : la masse critique de citoyens engagés n'est jamais atteinte.
Chacun se dit : "À quoi bon ? Ça ne changera rien. Je suis tout seul."
Mais tu n'es pas tout seul. Tu es le 1er, le 10e, le 100e, le 1000e. Le problème, c'est que si tu ne te manifestes pas, le 1001e pense qu'il est seul aussi. Et le 1002e. Et ainsi de suite.
L'histoire montre que quand la masse critique est atteinte, même face à des armées, même face à des régimes qui semblent invincibles, les choses basculent.
Le problème n'est jamais que "ça ne marche pas”. Le problème, c'est qu'on n'essaie jamais assez nombreux. Ta voix compte. Ta présence compte. Ton engagement fait partie de l’équation. Ne sois pas celui qui attend que les autres commencent.
Ma question pour toi
Dans chacun de ces exemples, le schéma est le même. Un obstacle existe. Quelques-uns se lancent. Les autres attendent de voir. La masse critique n'est jamais atteinte. Ceux qui se sont lancés échouent ou s'épuisent. Les observateurs concluent que "ça ne marche pas". L'obstacle reste en place. Le cycle ne se brise que si suffisamment de personnes décident de pousser en même temps. Alors je te pose la question :
Quels sont les obstacles que tu vois autour de toi ? Et dans chacun de ces combats, es-tu en train de pousser, ou es-tu en train de regarder ?
Parce que ta voix compte. Ton effort compte. Ta présence dans la masse critique fait la différence entre un mouvement qui s'essouffle et un mouvement qui bascule.
Les peuples qui avancent l'ont compris. Il est temps qu'on le comprenne aussi.
Ronel Kouakep
#TheStreetSweeper