Il y a quelques jours, j'étais à un séminaire à l'ambassade du Cameroun en Allemagne. Les médecins camerounais d'Allemagne (Camfomedics) recevaient le président de l'ordre des médecins du Cameroun, venu spécialement du pays pour l'occasion.
L'ambiance était électrique. Des échanges houleux. La diaspora qui se plaint, et le président qui rappelle à chaque question qu'il existe des textes. Des textes que personne dans la salle n'avait jamais lus.
En bon camerounais, diplômé ou pas, on préfère discuter sur la base des commentaires du bar.
Un homme seul face à une salle
Le Dr Rodolphe Fonkoua, médecin-chef à la Polyclinique Idimed à Bonapriso, avait pris la peine de ramener depuis Douala un petit livret de moins de 200 pages. Les fameux textes. Il les avait avec lui. Il les citait. Il les expliquait.
Seul face à une équipe entière de médecins de la diaspora venus contester ses décisions, il a tenu la salle en laisse comme un bon Camerounais. Pas un camerounais d'exportation. Un Camerounais du pays.
J'ai adoré sa prestation. Le type est ce que les Ivoiriens appellent "Garçon." Ce n'est pas un hasard qu'il y ait fait ses études.
Le moment où j'ai craqué
Moi, je suivais tranquillement les débats. Zéro envie d’intervenir. Jusqu'à ce qu'un médecin prenne la parole et demande, sur un ton presque solennel : "Comment le Cameroun peut-il se permettre de se priver de ses enfants qualifiés de la diaspora ?"
Et là, c'est comme si on m'avait interpellé personnellement. À partir de ce moment, je me suis battu comme un beau diable pour placer mon grain de sel. J'étais déchaîné.
Je ne vais même pas entrer dans le débat du "enfants qualifiés" que la diaspora aime s'attribuer. On gardera ça pour un autre jour. Mon intervention portait sur autre chose. Et c'est l'objet de ce texte.
Le vrai problème
Quel était le nœud du séminaire ?
Les médecins de la diaspora se plaignent qu'il leur est impossible de s'inscrire à l'ordre au pays. Ils sont des grands médecins en Occident, mais quand ils arrivent au Cameroun, on leur oppose des conditions qu'ils trouvent inacceptables.
Quelles conditions exactement ?
D'après le président, tout médecin peut s'inscrire temporairement à l'ordre. Il peut faire des missions courtes, ou exercer dans le cadre de programmes spécifiques. Mais pour ouvrir une structure ou signer un contrat de travail avec une structure sur place, il faut fournir une attestation prouvant qu'on est libéré de ses fonctions ailleurs. Idéalement, une radiation des autres ordres auxquels on appartient.
Pour le Mbenguiste, c'est la goutte d'eau. Il voit mal comment il pourrait lâcher son poste en Allemagne payé des dizaines de milliers d'euros par mois pour exercer au pays. Il veut le beurre et l'argent du beurre. Et d'ailleurs, on a plus besoin de lui que lui de nous. Donc le pays exagère.
Sauf que ces règles ne sont pas une invention camerounaise
Ces conditions existent dans la plupart des pays d'Occident où ces mêmes Mbenguistes vivent aujourd'hui. Et là-bas, ça ne dérange personne. Mais en bons commentateurs du bar, ils n'ont jamais pris le temps de se renseigner. C'est plus facile de dire que le pays est un foutoir géant.
Sauf que si ces règles existent, c'est qu'il y a une raison. Et cette raison s'applique à peu près à tout ce sur quoi la diaspora se plaint : la double nationalité, les lois foncières, et j'en passe. Partout où tu verras un gars de la diaspora crier beaucoup comme s'il était le seul à être allé à l'école.
La médecine n'est pas du commerce
Au pays, pour avoir un contrat de médecin ou ouvrir une structure de santé, il faut être inscrit exclusivement à l'ordre camerounais et vivre au pays. La raison est simple : la médecine, ce n'est pas du commerce. Tout repose sur l'expertise du médecin. La patientèle suit un médecin pour son expertise. Et même quand elle suit une structure, c'est pour la réputation de ses médecins.
Le médecin doit être concentré sur son activité. Le Cameroun ne veut pas de médecins mercenaires qui se constitueraient une patientèle grâce à leur réputation, mais qui ne seraient jamais là pour les patients parce qu'ils sont occupés par leur vrai poste en Allemagne. Ce qui a tout son sens.
Mais la diaspora nous fait comprendre qu'on ne peut pas se permettre de ne pas utiliser leur grand savoir-faire. Même si c'est comme des mercenaires. Il faudrait donc assouplir les textes.
Ces textes protègent le peuple, pas l'État
Voilà ce que j'ai expliqué au micro. Ces textes ne sont pas une barrière contre la diaspora. Ils sont une barrière pour protéger le peuple camerounais. Et ils existaient bien avant qu'on ait une diaspora.
J'ai pris un exemple pour illustrer : imagine que n'importe quel médecin puisse s'inscrire à l'ordre au Cameroun sans y résider. En quelques années, tu aurais un raz-de-marée de médecins indiens et asiatiques qui viendraient ouvrir des structures, faire du commerce, sans aucun intérêt réel pour la santé du peuple camerounais.
D'habitude, je prends des exemples extrêmes pour montrer la faiblesse d'un système. Sauf que cette fois, la réalité ne m'avait pas attendu. Le président a enchaîné après moi. Il nous a parlé d'un cas concret à Douala : un laboratoire médical ouvert par des indiens en contournant le système, en mettant en avant une très jeune médecin camerounaise. Qui ne vivait même pas à Douala.
Le même pattern partout
Quand le Cameroun refuse la double nationalité, la diaspora dit que le gouvernement a peur d’elle. Quand on encadre la propriété foncière, même discours.
On nous explique chaque jour que le pays ne peut pas se permettre de se mettre à dos sa diaspora. J'ai même entendu qu'aucun pays au monde ne s'est jamais développé sans sa diaspora. Des inepties. Chaque jour.
Parce qu'un petit groupe de personnes se croit le centre du monde. Leurs égaux en Asie, en Europe de l'Est, en Amérique Latine ont développé leurs pays avec les conditions sur place. Mais eux, depuis leur exil, ils nous expliquent que si on ne prend pas toute l'eau de nos fleuves pour laver notre terre, ils ne pourront pas nous faire l'honneur de profiter de leur sagesse infinie.
Élargis ta perspective
Voilà pourquoi je voulais te partager cette histoire. Pour te demander d'ouvrir ton esprit. D'agrandir tes perspectives.
Ce n'est pas parce que ton seau de 10 litres est plein qu'il n'y a que 10 litres d'eau sur la Terre.
Si tu fais partie de ces personnes qui passent leur temps à se plaindre de ce qui ne marche pas, de nos gouvernements qui fonctionnent mal ou qui te mettent des bâtons dans les roues, pose-toi une question simple avant de parler : “Est-ce que j'ai vraiment toute la perspective ?”
La plupart du temps, la réponse est non.
Et en attendant, si tu passes par Douala, va rendre mes hommages au docteur Fonkoua. Tu ne seras pas déçu. Sac de pater!
Ronel Kouakep
#TheStreetSweeper