Esclaves Libres : Le Syndrome de l’Institutionnalisation

Dans son autobiographie Un long chemin vers la liberté en 1995, Nelson Mandela écrivait : "La prison avait créé chez certains une dépendance qui les rendait incapables d'affronter le monde extérieur. Certains hommes ne supportaient pas l'idée d'être rendus à la liberté car la prison était devenue leur maison ; ils étaient conditionnés à leur cage.”

Il abordait les effets de l'institutionnalisation sur certains prisonniers de longue durée qui, même une fois libérés, trouvaient difficile de s'adapter à la liberté. C'est un phénomène qu'on appelle parfois le syndrome carcéral ou syndrome de l’institutionnalisation.

C’est la raison pour laquelle, beaucoup d’esclaves américains, une fois libérés, ont continué de travailler pour leurs anciens maîtres. Ils s’étaient habitués à leur condition, bien que les conditions aient changé. Et ce phénomène, les personnes intelligentes le savent. Il suffit d’exercer une pression constante sur un point pendant un certain temps pour que, des années après avoir relâché cette pression, les effets continuent de se faire ressentir, souvent des centaines d’années après.

Et là, tu te demandes certainement où je veux en venir. Je veux en venir à nos comportements de tous les jours : nos comportements d’esclaves libres. Je pourrais te donner des centaines d’exemples, mais laisse-moi te parler du plus récent.

Hier, dimanche 12 janvier 2025, à Yaoundé, au stade annexe Omnisports à 14h, se jouait une rencontre de football prestigieuse. Le Canon Sportif de Yaoundé recevait Coton Sport de Garoua dans le cadre de la 7e journée du championnat d’Elite 1. Mais dans mon entourage, personne n’en a parlé. Sur les réseaux sociaux, dans la communauté camerounaise dont je fais partie, tout le monde ne parlait que d’autre chose : la finale de la Supercoupe d’Espagne, opposant le Real de Madrid et le FC Barcelone, le même jour, à un peu plus de 18h.

Durant toute la journée, j’ai vu des personnes qui n’ont jamais mis les pieds en Espagne et qui mourront certainement sans jamais y mettre les pieds professer leur amour pour l’un ou l’autre club. La seule journée d’hier a généré plus de publications sur cette finale que toute l’année 2024 sur les élections présidentielles qui auront lieu dans quelques mois.

J’ai vu des gens se faire appeler madrilène ou barcelonais, alors qu’ils ne connaissent même pas le nom de l’équipe de football de leur village. J’ai vu des panafricains se déchirer entre eux en commentaires pour deux clubs qui ont un total mépris pour les africains. Deux villes qui ne savent même pas qu’ils existent et qui n’en ont rien à faire d’eux.

L’année passée, je me suis indigné du comportement de ces clubs de football européens qui ignorent complètement leurs supporters africains. En l’occurrence, Manchester City, qui avait fait une tournée mondiale pour présenter son trophée en prenant soin de n’inclure aucune date africaine. J’ai même lancé une pétition sur le sujet pour éveiller les consciences. Mais jusqu’à présent, elle n’a reçu que trois signatures, dont la mienne. Oui, nous sommes prêts à mourir pour ces clubs qui nous crachent dessus. Et on s’attend à ce qu’on nous respecte.

Même en Espagne, en dehors de Madrid et Barcelone, ce match n’a pas suscité autant d’émoi que dans nos villes africaines. Nous voulons être plus royalistes que le roi. Au point où nous avons composé des musiques en l’honneur de ces deux clubs et nous en vantons comme des petits bouffons.

Quand on veut demander aux jeunes de se battre dans ce pays, la première phrase qui sort de leur bouche, c’est : “l’État n’encourage pas les jeunes dans ce pays”. C’est cet État-là qui vous a demandé d’aller lécher les bottes de ces clubs ? C’est lui qui vous empêche de soutenir vos clubs respectifs dans vos villes natales? C’est lui qui vous demande de mémoriser des mots en espagnol alors que vous ne connaissez même pas un mot de Duala ?

Aujourd’hui, pour montrer notre allégeance à un maître qui ne nous considère même pas, nous dépensons des milliards en faux maillots et goodies provenant de Chine, alors que nous aurions pu investir cet argent dans nos équipes locales, sur nos frères et sœurs qui jouent ici pour notre plaisir. Après, c’est encore nous qui allons ouvrir nos larges bouches pour dire que le football ne paie pas au pays. Que j’y prenne encore quelqu’un !

Le comble, c’est que même les footballeurs locaux que tu veux défendre sont encore pires. Comme disait Etienne de La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire en 1576: "Ils disent qu'ils ont toujours été sujets, que leurs pères ont vécu ainsi ; ils pensent qu'ils sont tenus d'endurer le mal et se font des exemples ; ils fondent eux-mêmes, sous la longueur du temps, la possession de ceux qui les tyrannisent.”


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