Les mains coupées : Une métaphore pour nos choix collectifs

En lisant mes textes, certaines personnes peuvent penser que je n’ai jamais été dans le faux ou n’ai jamais commis d’erreurs. Parce que je fustige certains comportements avec la plus grande force aujourd’hui, elles se disent que je ne suis jamais passé par là. Et d’autres petits sournois vont fouiller dans mon passé pour me rappeler que, moi aussi, j’ai fait certaines erreurs.

Bien sûr que des erreurs, j’en ai faites. Des bêtises, j’en ai commises par centaines. Mais ce n’est pas parce qu’un parent demande à son enfant de ne pas être têtu qu’il ne l’a jamais été lui-même. C’est souvent parce qu’il sait à quel point certains comportements sont destructeurs qu’il essaie avec force d’en détourner son enfant. La connaissance prend toute sa puissance quand elle est partagée. Ne pas dénoncer une atrocité parce qu’on l’a soi-même commise avant de se repentir, c’est laisser ce poison continuer à détruire notre société. Un peu comme le bizutage.

J’ai souvent l’habitude de dire qu’en Afrique, nous sommes les champions dans ce type de comportement. Et l’exemple que je prends souvent pour l’illustrer est une histoire d’un groupe d’amis qu’on nous racontait quand nous étions plus jeunes.

Ce sont trois amis qui vont un soir voler des graines sous la barrière d’un riche fermier. Mais ce dernier, ayant eu vent de l’entreprise des voleurs, les attend derrière la barrière avec une machette. Une fois sur place, le premier passe sa main sous la barrière pour vérifier que les graines sont bien là. Le fermier, avec sa machette, tranche d’un coup la main du voleur. Celui-ci retire sa main et se rend compte qu’elle a été tranchée. Mais au lieu de prévenir ses deux compères, il s’écrie dans le noir : “Wow, c’est notre jour de chance. Il y a plus de graines qu’on ne l’aurait imaginé !” et demande au second d’aller constater par lui-même. Celui-ci passe aussi sa main sous la barrière et, d’un coup de machette, se fait trancher la main. Une fois qu’il la sort, au lieu de dire la vérité, il s’empresse de dire au troisième qu’il doit aller voir ça, que c’est leur jour de chance. Tout en cachant dans le noir sa main tranchée. Et c’est ainsi que les trois malheureux se retrouvent avec une main tranchée et retournent pleurer leur sort en silence.

Tout petit, je ne comprenais pas vraiment comment le premier avait pu laisser qu’on tranche la main de ses deux autres amis. Certainement parce que je me focalisais sur le coup de machette, qui en lui-même est assez brutal. C’est avec le temps que j’ai compris que ce coup de machette pouvait être quelque chose d’aussi banal que de ne pas signaler à son voisin qu’il a un robinet ouvert, sachant que la dernière fois que tu as laissé un robinet ouvert chez toi, ta maison a été inondée.

Cette main tranchée, ce sont tous ces Africains qui souffrent de la perte de leur identité en Occident, qui n’arrivent plus à contrôler leurs enfants dès qu’ils entrent dans l’adolescence, qui vivent au jour le jour toujours dans la peur du lendemain, mais qui continuent de faire croire aux autres restés en Afrique que l’Occident est le paradis.

Si mes textes sont souvent très dénonciateurs, ce n’est pas parce que je suis un saint ou que je l’ai toujours été. C’est pour essayer de donner un autre aperçu, un aperçu réel des choses à toutes ces personnes qui n’ont aucune idée de ce qui se passe, et aussi rassurer toutes ces autres personnes qui ont des doutes mais qui, accablées par la norme sociale, n’arrivent pas à se décider à faire ce que leur cœur leur demande de faire.

Pendant mon séjour en France, à deux reprises au moins, j’ai rempli mon dossier de naturalisation. Poussé par une pression énorme qui me faisait croire que c’était la chose à faire, la chose la plus importante à faire. Et à chaque fois, je me suis demandé si c’était vraiment la raison pour laquelle j’avais décidé de voyager. N’avais-je pas décidé de voyager pour rencontrer les différents peuples dans leurs habitats respectifs et en apprendre assez pour pouvoir venir aider le mien à se développer ? Pourquoi devrais-je me réduire à faire une demande de nationalité étrangère ? N’était-ce pas incongru ? Et pendant toutes ces années de réflexion et de tourment, je n’avais aucune personne comme le moi  d’aujourd’hui pour me rassurer dans mon choix de rester Camerounais et de garder ma dignité.

Aujourd’hui, j’aimerais être cette personne pour tous les anciens moi tapis dans l’ombre et pressés par les mensonges de toutes ces personnes aux mains coupées, qui auraient certainement fait les choses différemment si on leur donnait une nouvelle chance. J’aimerais que toutes ces personnes sachent qu’il existe une alternative. Une alternative peut-être pas plus populaire, mais plus digne. Une alternative qui te laisse tes deux mains, afin que tu puisses faire tout ce que tu veux plus tard.

Comme je disais dans un texte précédent, si tu as l’impression que mes textes te piquent, bois de l’eau. Tu n’es pas la cible. La cible la reçoit tranquillement et est en train, sagement, de préparer le grand retour des Africains sur la scène internationale. Par contre, même avec une main coupée, tu peux décider de mettre tes anciens démons derrière toi et enfin te mettre en ordre de bataille.


Douala 🇨🇲