Passeports bordeaux : le signe silencieux de notre résignation

Il y a des sujets que j’aborde souvent, et je te vois passer, toi et tes semblables, comme un taxi plein. Parfois, avec un peu de courage, tu viens me dire que je dérange avec ces sujets. Que ce sont des choses sans incidence, que je devrais arrêter de voir le mal partout. Mais tu me connais, je ne lâche jamais rien. Un peu, un peu, je vais finir par tout dire. Et aujourd’hui, c’est le cas.

Chaque fois que je voyage dans un pays africain, il y a un phénomène qui me pince le cœur. Le nombre de Noirs avec des passeports européens, américains ou canadiens. Et la plupart du temps, ils brandissent ce passeport comme s’ils avaient passé un concours d’agrégation.

Et en parlant d’agrégation… Souvent, dans nos aéroports, tu verras un employé de surface, un gars qui fait de la mise en rayon en Occident, bomber le torse devant un docteur ou un professeur agrégé. Simplement parce que notre mbenguiste a un passeport bordeaux.

Quand je soulève ce sujet, les concernés s’empressent de dire que c’est un non-débat. Que leur nouveau passeport n’a rien à voir avec leur amour pour le pays ou leur appartenance. Mais la vraie question est : si ce n’est pas si important que ça, pourquoi se presser d’aller quémander ces passeports chez les autres ?

J’ai l’impression que nous, les Africains, nous ne comprenons rien aux jeux de pouvoir. Je vois des Africains sur-diplômés convaincus que prendre un passeport d’un autre pays leur permettra d’être mieux outillés pour aider l’Afrique à se développer. Pourtant, le message qu’ils envoient est beaucoup plus bruyant que ce qu’ils imaginent : "Je ne crois pas en mon pays. Je prends un passeport occidental pour avancer."

Et un message comme celui-là est bien plus destructeur que n’importe quel coup que nos ennemis auraient pu nous porter. Nous avons toujours le choix. Le choix de nous battre pour rendre nos passeports puissants, ou de nous résigner à quémander celui de pays déjà puissants. Et ce choix en dit long sur qui nous sommes vraiment. Ne nous étonnons pas que les autres nous traitent en sous-hommes. Nous leur prouvons tous les jours que nous en sommes convaincus nous-mêmes.

Mais bon, je sais qu’un Africain est peut-être en train de lire ces lignes, quelque part, son passeport bordeaux en main. Et plutôt que de se remettre en question, il cherche déjà à se justifier. Au lieu de simplement se demander : "Quelles autres incongruités font partie de mon quotidien ? Moi qui me dis enfant d’Afrique, panafricain, prêt à me battre pour l’émergence de mon continent."


Lomé 🇹🇬