Je me rappelle il y a quelques années quand je devais revenir au Cameroun avec mon fils Zowa. J’ai passé l’année précédente à chercher de bonnes écoles à Douala. Et naturellement, comme Zowa avait commencé son cycle en France, je me suis tourné vers Dominique Savio, l’école française de Douala. Je suis même allé jusqu’à prendre des renseignements à l’école américaine et toutes les écoles étrangères de la ville. Et à Douala, il y en a. Des écoles anglaises aux écoles turques, il y en a pour tous les goûts.
Au final, j’ai inscrit Zowa dans une école camerounaise à Bonapriso. Une école suivant le système scolaire local. Quelles en étaient les raisons ? Premièrement, les écoles étrangères étaient au moins deux fois plus chères que celle où j’ai inscrit Zowa, qui elle-même était déjà au moins huit fois plus chère que les écoles privées de classe moyenne. Mais la deuxième raison, la plus importante, et pourquoi je fais ce texte aujourd’hui, c’était une question de sa maman. Elle m’a dit : “Pourquoi retourner au Cameroun si c’est pour inscrire les enfants dans les écoles françaises ?”
Je peux te dire que cette question a été une belle gifle. Tu dois déjà savoir que ça fait des décennies que je suis engagé dans ce combat pour notre identité. Mais même à moi, certains détails m’échappent encore. Nous sommes dans une toile tellement complexe que pour nous libérer, il faudra faire preuve de beaucoup de réflexion et surtout avoir l’esprit ouvert. Je parle d’esprit ouvert parce que, quand je soulève un point important qui contribue à notre asservissement, beaucoup de personnes qui n’y avaient jamais pensé se précipitent pour me jeter des pierres. Au lieu d’analyser calmement ce nouveau point, ils mettent toute leur énergie à le démonter. Un point dont ils n’avaient pas conscience il y a encore quelques jours.
Quand Ayélé m’a fait cette remarque, j’ai fait exactement ça. J’ai commencé à analyser la situation calmement. Et je me suis rendu compte d’une incongruité monumentale. C’était devant mes yeux depuis le début. De l’Italie à la France, en passant par le Canada, dans tous les pays où j’ai vécu en Occident et même les pays que j’ai pu visiter, j’ai vu des écoles juives dans les grandes villes. Elles étaient faciles à reconnaître parce que, la plupart du temps, gardées par des militaires. Terrorisme oblige. En France, j’ai vu des centaines d’écoles coraniques, et au Cameroun aussi d’ailleurs. Dans quasiment tous les pays du monde où la France a une forte présence, tu y verras des écoles françaises. Même au Kenya, pays anglophone, j’en ai vu une cette année.
Qu’est-ce que cela veut dire ? La plupart des pays conscients savent que tout se fait à la base. Et aucun de ces pays ne laisse d’autres personnes éduquer leurs enfants. Et pourtant, c’est quelque chose que je disais tous les jours dans mon entourage. Un enfant a 24 heures par jour. Il est censé dormir entre 8 et 10 heures et passer 8 heures par jour à l’école. Il ne lui reste plus que 6 à 8 heures par jour, dont il passe maximum 4 avec toi, le parent. Comment penses-tu pouvoir lui insuffler une éducation différente de celle qu’il reçoit dans un environnement fait pour influencer le petit être fragile qu’il est et qui dispose des moyens (via l’État) pour mettre en place toutes sortes de stratégies de manipulation sur lui ? C’est juste impossible !
Et pourtant, nous Africains envoyons nos enfants tous les jours dans les écoles des autres. Des écoles dont les programmes sont développés par des pays qui n’ont pas forcément les mêmes centres d’intérêt que nous. Même en Afrique où nous sommes chez nous, dès qu’une personne a un peu de moyens, elle envoie son enfant dans une école étrangère. Hormis la question d’idéologie, est-ce que tu penses vraiment qu’une école étrangère va former des enfants pour résoudre des problèmes d’autrui ? Non, ils vont se concentrer sur la résolution de leurs problèmes à eux. Après, on s’étonne que tous ces enfants, après obtention de leurs diplômes, ne rêvent que d’aller vivre à l’étranger, dans les pays qui ont façonné leurs éducations. Je ne sais pas pour les peuples d’Asie (il faut vraiment que j’aille y vivre au moins un an pour compléter ma formation sur les peuples du monde), mais de tous les peuples que j’ai pu rencontrer jusqu’ici, les Africains sont les seuls à confier l’éducation de leurs enfants à d’autres personnes. Dans ma tête, c’est l’équivalent de faire enfanter ta femme par le voisin, le voisin qui ne veut pas voir ton progrès.
Le problème est tellement grave en Afrique que la grande partie de nos programmes scolaires publics sont financés et élaborés à l’étranger. Tu te rappelles certainement des éditions Nathan. Parce que nous ne savons pas dire non à une aide étrangère malveillante, nous laissons d’autres personnes s’immiscer dans le processus de formation de nos jeunes. Après, on s’étonne des taux de chômage délirants et d’une population qui croit que partir est la solution à tous nos problèmes. Mais bon, il y a un ancien Camerounais assis en Suisse ou au Canada qui est en train de lire ce texte et de tirer sur le messager que je suis, au lieu de se concentrer sur le message.
Il est temps que nous prenions conscience. Quand je vois toutes ces écoles étrangères au Cameroun, jusqu’au cycle supérieur, des écoles qui promettent des diplômes français, je me demande vraiment si tous ces soi-disant diplômés derrière ces écoles réfléchissent à la portée de leurs actes. Nous, les parents qui envoyons les enfants dans ces écoles, qu’est-ce qui nous arrive ? Nous sommes censés former nos enfants pour continuer les actions que nous avons commencées dans notre environnement, et non pour aller être des pions dans le système d’un autre. Réveillons-nous !
J’en parlais une fois avec une bonne amie qui a ses enfants dans une école au programme anglais, et elle m’a dit que les écoles publiques locales n’avaient pas une bonne formation. Après lui avoir fait remarquer qu’au lieu de reprendre les rênes de l’empire entrepreneurial qu’elle est en train de mettre sur pied actuellement, ces enfants seront en train de travailler pour les Anglais ou des Américains dans quelques années. Et la graine qu’elle est en train de semer mourra en terre. Je lui ai dit quelque chose que je dis à tous ceux qui veulent l’entendre, toi y compris. Si le système ne marche pas, la solution n’est pas de fuir, mais de le réparer. Ça coûte cher de faire un bon programme scolaire et de s’assurer qu’il est bien respecté, mais nous ne sommes pas obligés de tout faire d’un coup. On peut commencer par petits morceaux. Tu peux, par exemple, comme je l’ai conseillé à une amie qui veut rentrer au pays avec ses enfants, commencer par créer une école pour tes enfants et, au fur et à mesure, l’améliorer et faire des propositions aux services compétents. Même en Occident, les institutions fortunées qui savent que le système public ne sert pas leurs intérêts ont lancé leurs propres écoles. L’Église catholique ou les ultra-riches, par exemple. Même Elon Musk, n’étant pas satisfait du système, a créé une école pour ses enfants et ceux de ses amis visionnaires et milliardaires.
L’Afrique ne pourra pas se réveiller si nous ne faisons pas attention à nos graines. Souvent, le meilleur moyen de faire disparaître une espèce est de castrer tous les mâles, de les emprisonner ou tout simplement de récupérer tous leurs enfants à la naissance. Car l’enfant que tu n’as pas éduqué pour te ressembler n’est plus ton enfant.
Douala 🇨🇲