L’année dernière, lors d’une discussion avec maman, elle m’a raconté une histoire qu’elle ne m’avait jamais partagée. En 2011, on lui aurait proposé un réseau de voyage "sûr" pour aller travailler dans une famille en Angleterre. Le plan était d’utiliser le passeport d’une dame de son âge qui lui ressemblait et disposait déjà d’une autorisation d’entrée sur le territoire britannique.
À l’époque, j’étais dans ma première année en Occident. Elle vivait seule avec mon petit frère, qui était au secondaire et déjà assez turbulent. Si elle avait accepté, elle aurait dû laisser son fils au pays, en espérant qu’il ne sombre pas dans la délinquance pendant qu’elle se battrait, pendant des années, pour obtenir des papiers et espérer un jour revenir au pays ou envoyer un peu d’argent pour l’entretenir.
Devant une telle proposition, la plupart des mamans auraient sauté sur l’occasion. Apparemment, il vaudrait mieux laver les culs des blancs en Occident et être appelée mbenguiste à son retour au pays, que de rester et se concentrer sur l’éducation de ses enfants. Seulement, ma mère, elle, est digne. Elle n’a pas hésité à refuser, malgré les "bons" conseils de tout son entourage.
Si elle avait accepté, peut-être que 14 ans plus tard, aujourd’hui, elle aurait déjà obtenu ses papiers. Peut-être qu’elle aurait économisé assez d’argent pour se construire une maison au village. Peut-être qu’elle se serait battue pour trouver un réseau pour faire venir son fils. Ou peut-être qu’elle serait déjà morte : morte d’une maladie contractée dans un environnement étranger, morte de chagrin en voyant son fils sombrer dans la dérive après son départ, morte de la solitude dans un monde sans repères. Nous ne le saurons jamais.
Mais une chose est sûre : elle n’aurait pas gardé sa dignité si elle avait accepté cette proposition. Et là, tu te demandes peut-être si on mange la dignité, si elle donne de l’argent. Laisse-moi te répondre : la dignité donne bien plus que de l’argent. C’est parce qu’elle a gardé sa dignité que je peux me permettre d’écrire ce texte aujourd’hui. C’est grâce à cette dignité que je peux dire ce que je pense, sans subir d’injustices en silence. C’est cette dignité qui fait de toi ou de moi un homme vraiment libre.
À la même époque, quand je suis arrivé en France, je me suis rendu compte que c’était presque un sport national pour les mamans camerounaises. Elles laissaient leurs enfants au pays pour venir "se battre" en Occident. Leur mission ? Trouver un vieux blanc qui leur ferait un enfant métisse ou qui accepterait de reconnaître leurs enfants restés au pays pour faciliter leur venue.
La situation allait tellement loin qu’à la préfecture de Chambéry, ils avaient identifié un vieux blanc instable mentalement, père d’une demi-douzaine d’enfants de Camerounaises. Ces femmes, après avoir commencé leur vie au Cameroun, étaient venues en France et avaient couché avec ce vieillard pour obtenir un bébé et, avec lui, un titre de séjour.
Si tu te demandes encore pourquoi je n’ai pas beaucoup d’espoir dans cette diaspora pour sauver l’Afrique, je pense que tu commences à comprendre. Beaucoup d’entre eux n’ont pas la légitimité pour porter ce combat. Ils se sont tellement embourbés dans des compromissions pour en arriver là qu’ils préfèrent faire profil bas jusqu’à leur mort.
Le pire, c’est que ce phénomène continue. Je vois encore des mamans au Cameroun abandonner leurs enfants en bas âge pour aller s’occuper de personnes en fin de vie en Occident, laissant leurs petits livrés à eux-mêmes dans un système qu’elles jugent elles-mêmes compliqué. Tout cela, au nom de l’argent et du titre de Canadienne, Française ou Statoise.
Et dans tout ça, nous voulons que les autres peuples nous respectent ?
Douala 🇨🇲