Dans mon texte Pourquoi entreprendre en Afrique, c’est bâtir un puzzle entier, je te parlais du fait que chez nous en Afrique tout était encore à faire. Qu'avant de venir avec sa pièce de puzzle, nous devrions d'abord construire le puzzle tout entier et souvent même construire les pièces autour de la nôtre afin que la nôtre puisse tenir. C'est un problème que nous avons souvent du mal à identifier parce que nous sommes malheureusement dans une ère de la mondialisation où un jeune entrepreneur de Maroua est persuadé qu'il peut faire pareil ou tout autant mieux qu'un jeune entrepreneur de Chambéry. Ce que l'entrepreneur de Maroua ne sait pas, et souvent ne voit pas, c'est toute l'architecture sous-jacente sur laquelle l'entrepreneur de Chambéry s'appuie. Et quand il se retrouve confronté à ses premières difficultés, celui de Maroua accuse le système, le gouvernement, le marché.
Ce n'est pas parce qu'une voiture roule à 200 km/h tous les jours sur une autoroute allemande sans passer par la case garage qu'elle pourra faire de même sur une autoroute nigériane. C'est peut-être la même voiture, mais ce ne sont pas les mêmes routes, ni les mêmes types de consommables d'un pays à un autre. Et ce genre de paramètres, bien que souvent invisibles, compte.
Comme je le disais hier, beaucoup d'Africains se résignent parce qu'ils se rendent compte qu'il est beaucoup plus difficile de faire la même activité en Afrique qu'en Occident. Ce qu'ils ne savent souvent pas, c'est que ces business en Occident bénéficient d'avantages qui sont difficilement transposables d'un pays à un autre. Chaque pays doit construire le sien s'il veut que ce genre de business décolle.
Un exemple, c'est la qualité d'internet. Aujourd'hui, bien que les smartphones et le code soient quasiment universels, certains pays ne peuvent juste pas créer des entreprises à succès dans des secteurs comme le streaming ou l'IoT car les infrastructures internet n'y sont juste pas assez bonnes. Ce n'est pas un hasard si certaines startups dans certains domaines spécifiques ne viennent que de certaines parties spécifiques du monde. Ces pays ont les bases nécessaires pour faire décoller ce type d'entreprises. Et toutes celles qui voudraient jouer dans cette cour devront commencer par mettre en place ces bases.
Et mettre en place cette base, c'est le travail de notre génération, contrairement à ce que beaucoup d'Africains pensent. C'est à celui qui se rend compte d'un problème de le résoudre, non à la génération précédente. Et souvent tu le résous pour la génération suivante. C'est le prix à payer si nous voulons être compétitifs un jour. Pleurnicher, se plaindre ou fuir n'améliorera pas les choses.
Ces bases s'appellent des écosystèmes. La plupart des entreprises que nous voyons faire des milliards de dollars de chiffre d'affaires, offrant des services aussi innovants les uns que les autres et que nous voulons émuler en Afrique, sont des entreprises qui font partie de ce qu'on appelle un "Business Ecosystem". Un réseau d'entreprises interdépendantes (fournisseurs, distributeurs, partenaires, développeurs tiers, etc.) qui coexistent, collaborent et interagissent autour d'une plateforme, d'une technologie ou d'un produit central. Ce système permet la création de valeur collective, tout en donnant à d'autres entreprises la possibilité de prospérer en s'appuyant sur une base existante.
Des entreprises comme Uber, Lyft ou Deliveroo n'existeraient pas aujourd'hui sans la création du GPS. Instagram, TikTok ou Spotify grâce à l'invention du smartphone et des plateformes telles que l'App Store ou Google Play. Et la plupart des startups de la tech qui aujourd'hui sont des mastodontes, telles que Netflix ou Dropbox, n'auraient certainement pas pu atteindre cette taille sans la création d'AWS. Et des exemples comme ça, il y en a par millions.
L'avantage du jeune entrepreneur de Chambéry par rapport à celui de Maroua est qu'il fait partie d'un business ecosystem assez solide. Contrairement à son homologue de Maroua qui doit construire à peu près tout ce dont il a besoin pour proposer ses services ou son produit, celui de Chambéry n'a qu'à se brancher sur une ou plusieurs plateformes existantes et il avance.
Le problème, c'est qu'en Afrique, non seulement souvent on ne se rend pas compte de la nécessité des écosystèmes mais même quand on s'en rend compte, personne ne veut prendre la lourde tâche de les construire. Parce qu'à mon avis, nous sommes beaucoup trop focalisés sur l'argent, nos nombrils et pas assez sur le bien commun.
Drew Houston, le fondateur de Dropbox, a utilisé le langage de programmation Python pour lancer sa boîte qui a fait de lui un milliardaire aujourd'hui. Il fait partie d'une longue liste de milliardaires de la tech qui ont utilisé la plateforme Python pour créer leurs entreprises. Entre-temps, Guido van Rossum, le créateur de Python, est 100 fois moins riche qu’eux. Mais ça ne lui pose aucun problème, car comme la plupart des membres du business ecosystem auquel il fait partie, il a fait sa part du travail et c'est tout l'écosystème qui en profite. Et il est bien content d'utiliser tous ces produits que ces jeunes développeurs ont mis sur pied pour leur faciliter encore plus la vie.
Chez nous, personne ne veut être celui qui va créer le GPS pour rendre Travis Kalanick milliardaire avec Uber. Personne ne veut être celui qui va faire l'investissement nécessaire d'un AWS pour permettre les futurs Netflix de demain, personne ne veut être celui qui va lancer un App Store sur lequel des développeurs vont lancer un WhatsApp qui se vendra à 19 milliards de dollars quelques années plus tard. Chacun veut être celui qui va récolter les fruits en fin de chaîne en oubliant que s'il n'y a pas un début de chaîne, il n'y aura certainement pas de fin de chaîne.
Pour revenir sur notre exemple d'hier avec Le Porc Braisé, nous stagnons énormément depuis notre lancement, pas parce que nous ne pouvons pas avoir le meilleur restaurant streetfood de Douala. Non ! Ça, nous savons et pouvons le faire. Mais notre objectif n'est pas d'avoir un restaurant mais une chaîne de restaurants, plusieurs chaînes de restaurants d'ailleurs. Et pour ça, certaines bases doivent exister. Nous avons besoin que toutes les filières agricoles dans lesquelles nous prenons nos produits soient organisées. Nous avons besoin qu'il existe une certaine confiance dans le pays, la base de toute économie. Nous avons besoin d'un service à la Deliveroo pour assurer les livraisons des différentes marques. Nous avons besoin d'un service de micro-marketing adapté à nos réalités locales (via WhatsApp par exemple). Nous avons besoin d'une plateforme pour réduire le sentiment d'impunité entre employeurs et employés afin de faciliter le recrutement des ressources humaines. Nous avons besoin d'agences de prestation de service (branding, légal, marketing…) avec des prix reflétant la réalité locale. Et beaucoup d'autres choses encore.
Au lieu de nous plaindre d'un marché qui n'arrive pas à reconnaître l'innovation que nous apportons, nous avons décidé de construire ces différentes plateformes afin de pouvoir avancer plus sereinement dans le futur et sachant aussi que ces plateformes permettront à beaucoup d'autres entreprises d'aller beaucoup plus vite et voir plus loin que nous. C'est le Cameroun qui gagne !
Je suis donc personnellement impliqué sur plusieurs projets de plateformes, des "Innovation Enabler" comme on les appelle dans le jargon. Que ce soit avec Agrifrika, la startup lancée avec Flavien et Adrien pour organiser les chaînes de valeurs agricoles en Afrique ; avec Urbdel, une filiale de Katering pour proposer un service de "delivery as a service" ; avec PondoWiz où je pousse Yves à travailler sur un millier de marques d'entrepreneurs locaux par an à des prix raisonnables ; en interne où j'imagine des nouveaux contrats de travail avec des salaires horaires se basant sur l'indice de Parité de Pouvoir d'Achat (PPA) de la Banque Mondiale ; avec Pambeh où j'ai essayé d'embarquer Georges pour que nous mettions sur pied une plateforme pour tacler le problème de ressources humaines au Cameroun (mais bon, il va laisser Mbeng à qui ?) ; avec YesWeKam où avec Flavien, on essaie de travailler sur la confiance dans notre pays (rappelle-toi, il n'y a pas d'économie sans confiance).
Et si toi aussi, tu es un entrepreneur (nous le sommes tous d'ailleurs) et que tu souhaites que l'Afrique se réveille enfin, je t'invite à mettre de côté ta belle idée pour le moment et de travailler sur une "Innovation Enabler", une "Foundation Technology", une plateforme sur laquelle les autres entrepreneurs pourront s'appuyer pour construire de meilleures choses.
Il est temps que nous commencions à penser "Scaffolding Business Ecosystem" !
Douala 🇨🇲