Se réapproprier nos noms : un combat pour notre identité

Souvent, je me demande si certains Noirs ont reçu le mémo qui dit que l’esclavage est fini. L’année passée, j’ai écrit un texte qui parlait de cette scène de Racines où le héros recevait des coups de fouet parce qu’il refusait de se faire appeler Tobie, le nom imposé par son maître blanc, et persistait à vouloir se faire appeler Kunta Kinté. Son vrai nom, donné par ses parents en Afrique.

J’ai l’impression que, jusqu’à présent, beaucoup d’Africains ne comprennent pas le message qu’Alex Haley a voulu transmettre avec ce passage de son livre.
Ton nom fait partie intégrante de ton identité, il a souvent une signification dans ta culture et te positionne au milieu des tiens. T’enlever ce nom, c’est te voler une grande partie de ton identité, ta culture, et te déraciner. Et nous savons tous ce qu’il advient d’une plante déracinée.

Ce n’est pas un hasard si tous les esclaves se voyaient attribuer de nouveaux noms. Ce n’est pas un hasard si, dans la Bible, Jésus a renommé ses disciples. Ce n’est pas un hasard si, dans la plupart des religions, après ton baptême, on te donne un nouveau nom. Comme je dis souvent, nous, Africains, faisons face à des peuples qui manient la stratégie depuis des millénaires. Nous ne pouvons pas nous en sortir si nous continuons de refuser de réfléchir et pensons que nous allons juste profiter des autres.

Aujourd’hui, après des années de colonisation occidentale sur le reste du monde, les Africains sont ceux qui persistent le plus à perpétuer cette tradition barbare de donner des noms de l’ancien oppresseur à leur descendance. Au point où, quand j’ai pris la décision que tous mes enfants auraient des prénoms africains, la plupart des gens de mon entourage me demandaient s’il existait des prénoms africains.

Nous sommes tellement aveuglés par l’argent et tout ce qui brille que nous oublions que, dans cette grande partie d’échecs qu’est la survie sur Terre, tout acte posé doit avoir une portée hautement stratégique. Il suffit qu’un producteur à Hollywood décide de faire diffuser en grande pompe une série sur les petits écrans africains pour que nous ayons toute une génération de Vanessa et de William. Et, d’un simple geste, des pans entiers de notre culture disparaissent.

Mais si seulement cette bêtise s’arrêtait aux prénoms de nos enfants… Non, nous avons décidé de pousser le vice encore plus loin. Au-dessus de nos prénoms d’esclaves, nous avons décidé de nous faire appeler le Canadien, le Français, l’Italien. Comme si être Camerounais, Malien ou Tanzanien était une honte.

Animés par un complexe d’infériorité qui n’a d’égal que notre immense bêtise, nous ne nous sommes pas arrêtés là. Nous avons commencé à renommer nos quartiers avec des noms empruntés d’ailleurs : Denver, Santa Barbara, Saint-Tropez… Et ensuite nos business : Toronto Repair Store, Restaurant La Toulousaine, L’Américaine Cosmétiques… Et, comme s’il fallait absolument faire plaisir à cet ancien oppresseur en lui montrant que nous continuons fièrement le travail de destruction identitaire qu’il avait commencé, nous nous sommes attaqués à nos propres écoles : Groupe Scolaire La Marseillaise et toutes ces écoles qui portent des noms ridicules, dont le seul enseignement que les enfants y apprendront est qu’ils doivent aller à la source de ce nom. Comment peut-on attendre d’un enfant qu’il se batte pour son pays quand il a fait toute sa scolarité au Lycée Leclerc au lieu du Lycée Manga Bell ?

Oui, moi aussi je porte, avec mon prénom, les cicatrices d’un passé colonial qui me rappellent à quel point il est important de se battre pour son identité, pour sa culture. Mais, contrairement à la plupart d’entre nous, j’ai décidé que cette chaîne s’arrêterait avec moi. De ne pas être le complice de l’oppresseur de mes ancêtres et de leur montrer, à ces ancêtres, que leur combat n’a pas été vain. Pour cela, j’ai juste besoin d’ouvrir mon cerveau et de revenir à la raison. Et je t’invite vivement à me rejoindre dans ce combat pacifique et intelligent.


Douala 🇨🇲