Le constat est quasiment le même dans tous les pays africains que je visite. Malgré des efforts de développement et de construction d'infrastructures des gouvernements, tu as toujours l'impression qu'une grande partie de la population est totalement larguée. Et plus le pays fait des efforts de développement, plus le contraste est fort. Un peu comme si on était allé chercher des pygmées dans leurs forêts pour les faire vivre à New York.
Et le pays dans lequel ce contraste m'a le plus frappé jusqu'à présent est le Rwanda. Ça se voit que les dirigeants ont fait un effort considérable pour faire d'une ville comme Kigali un petit paradis. Les routes sont nickels, les bâtiments administratifs sont beaux et propres. L'architecture des maisons, du moins celles qui bordent les grandes routes, est juste extraordinaire. Et contrairement à une ville comme Douala, tu ne verras pas de chantier abandonné. Tu as vraiment l'impression d'être dans un pays développé. Mais dès que tu commences à discuter avec la population, monsieur lambda, tu tombes des nues.
J'ai l'impression qu'en Afrique, nous sommes vraiment en train de prendre le chantier du développement par le mauvais bout. La plupart de nos élites qui ont parcouru le monde et ont vu des choses extraordinaires ailleurs veulent reproduire la même chose ici. Des monuments à couper le souffle, des bâtiments à l'architecture futuriste, des autoroutes à plusieurs voies et j'en passe. Mais très peu essaient vraiment de comprendre tout ce qui est sous-jacent à ce développement qu'ils observent ailleurs. Nous sommes dans ce que j'appelle l'effet Gatsby. On imite la forme sans vraiment comprendre le fond.
Il y a quelques semaines, je discutais avec un grand frère de la précédente génération au Cameroun. Et il m'expliquait qu'à l'époque du président Ahidjo, le Cameroun était un pays à économie intermédiaire. Qu'il y avait énormément de choses que nous faisions sur place en termes d'industries de transformation. Il m'a parlé du système de transport urbain et interurbain qui était assez développé. Il m'a parlé des bâtiments qui avaient été construits. Et sur ce dernier point, nous pouvons tous le remarquer. La plupart des bâtiments aux architectures impressionnantes au Cameroun ont été construits avant notre génération.
Le problème, c'est qu'il semblait dire, comme la plupart des Camerounais d'ailleurs, que le problème était le régime en place. Le nouveau régime aurait détruit toutes ces avancées et nous aurait fait faire des grands pas en arrière pendant que les autres pays à économie intermédiaire comme la Corée du Sud sont aujourd'hui sur le toit du monde. Je ne crois pas vraiment en cette théorie.
Je ne connais pas de pays au monde où il n'y a pas de divergence de points de vue parmi les leaders qui se suivent. Hier encore, je parlais du cas du Ghana où le président sortant a annoncé l'ouverture des frontières à tous les Africains et le président entrant y a mis son véto. En début d'année, après qu'il ait pris le pouvoir aux USA pour la deuxième fois, Donald Trump a commencé par défaire une bonne partie du travail fait par son prédécesseur. Et c'est ce que nous pouvons observer un peu partout en Occident. Sauf qu'ailleurs, les changements de régime ne font pas faire des sauts en arrière. Quel que soit le régime en place, ces pays continuent d'avancer et de se développer.
Il y a certainement beaucoup d'autres raisons pour justifier nos cas spécifiques en Afrique, mais je pense que l'effet Gatsby joue un très grand rôle. Quand j'étais au Rwanda, je me suis demandé comment est-ce que toutes ces infrastructures construites par le régime actuel allaient pouvoir lui survivre. Parce que le meilleur moyen de faire prospérer quelque chose n'est pas de constamment le rénover, mais surtout de bien l'utiliser, moins le détruire. Et ça, ça demande de connaître le mode d'emploi.
Il y a quelques années, j'avais déjà fait le constat qu'en Afrique, et au Cameroun particulièrement, nous avions un gros problème d'entretien. Que ce soit dans le public comme dans le privé. Nous nous empressions de construire de belles choses qui, quelques années plus tard, tombaient en ruine. Mais à ce moment-là, je n'avais pas encore compris quelle était la cause véritable de ce phénomène. Et aujourd'hui, je pense l'avoir trouvée. C'est un problème d'éducation !
Tu peux faire l'expérience de ton côté et tu le verras. Mets à disposition le même appareil électroménager, un téléphone, une voiture ou même une maison à deux individus, l'un étant plus éduqué que l'autre. Les effets mis à disposition des personnes les plus éduquées auront une plus longue durée de vie. C'est aussi la raison pour laquelle, plus tu vieillis, moins tu fais de gaffes. Moins tu casses de plats ou de verres, moins tu tombes et plus longtemps tu gardes tes affaires. Entre un enfant et un adulte, il y a un fossé en termes de connaissances.
Et dans un monde qui se développe de plus en plus vite et qui est de plus en plus mondialisé, un monde où il est extrêmement facile de savoir ce que fait son voisin, l'Afrique est en train de tomber dans le piège du suivisme. Nous voulons avoir ce qu'ont les autres sans même chercher à comprendre comment ils ont fait pour y arriver et sur quoi toutes ces avancées reposent. Du coup, tu as tout un tas de Noirs, surtout nos amis de la diaspora, qui nous disent que nous devons avoir des métros, des trams, que nous pouvons construire des centres-villes à la Manhattan, qui veulent qu'on ait plus de routes.
Toutes ces choses, oui, je suis d'accord qu'on devrait aspirer à les avoir. Mais nous devons faire les choses dans l'ordre. Prenons le cas de la route. La route est une bonne chose, je ne dirais jamais le contraire. Mais je ne fais pas partie des gens qui se plaindront en Afrique du manque de routes. Car de tous les pays que j'ai visités en Afrique, je n'en ai pas vu un où la route était utilisée à bon escient, où les usages étaient respectés, où les usagers se rendaient même compte du danger que cela pouvait représenter pour nos vies. Dans certains pays, nous avons des routes certes, mais elles ressemblent toujours à des pistes de forêts. Des usagers qui roulent du mauvais côté, à contre-sens, à la mauvaise vitesse. Des piétons qui traversent sans regarder. Des commerçants qui viennent vendre sur le trottoir. Nous avons voulu avoir les routes comme les autres mais nous avons sauté l'étape qui consiste à éduquer la population sur leur bon usage.
Notre problème, c'est l'éducation. Et tant que nous ne travaillerons pas à le résoudre, nous n'irons pas bien loin dans la course au développement. Essayer de se développer sans éduquer la population, c'est l'équivalent de construire une maison sans fondations. C'est ce que nous sommes en train de faire un peu partout en Afrique aujourd'hui. C'est ce que nos parents ont fait après les indépendances.
Quand je parle d'éducation, je ne parle pas seulement de diplômes ou d'illettrisme, bien que ça fasse partie du lot. Mais je parle aussi de tout ce qui va avec : du vivre-ensemble, du bon sens, de l'ouverture d'esprit, de l'esprit critique. Cette éducation, elle ne peut pas être le panache de l'école seule. Nous sommes tous concernés, en famille, en entreprise, en associations. Les plus avancés ont le devoir de tenir la main de ceux qui sont encore en arrière et de leur faire passer un cap. Cette éducation, c'est ce que nous apprenons à nos employés en tant que chefs d'entreprise. C'est ce que nous apprenons aux membres de notre famille, à nos amis qui n'ont pas eu la chance de vivre sous d'autres cieux ou d'utiliser les nouveaux outils qui nous sont proposés. Cette éducation, c'est pointer du doigt ce qui fait marcher les choses ailleurs au lieu de toujours se plaindre du fait que nous n'avons pas certaines choses chez nous. Cette éducation, c'est apprendre tous ensemble l'esprit d'entretien, l'importance du bien commun, la patience dans toute chose et surtout le respect d'autrui.
Ce ne sont pas les bâtiments, les routes ou les infrastructures qui font une nation développée. Non, c'est le niveau d'éducation de son peuple. Nairobi est une ville beaucoup plus développée, en termes d'infrastructures, que beaucoup de villes occidentales que j'ai pu visiter. Mais bizarrement, je ne la mettrais pas forcément au-dessus de ces villes occidentales. Pourquoi ? Parce qu'il y a ce petit quelque chose qui manque. Tu as juste l'impression, comme pour le cas des villes comme Kigali ou d'autres grandes capitales africaines, que toutes ces infrastructures n'ont pas été faites pour la population, mais d'abord pour en mettre plein la vue aux autres, aux touristes et toutes ces autres personnes que nos dirigeants envient tellement de l'autre côté.
Accra 🇬🇭