Hier, mon fils m’a posé une question par message à travers le téléphone de sa mère. Le genre de question qui te donne l’occasion de montrer quel genre de papa tu es et de marquer un vrai coup sur l’éducation de tes enfants. Il a écrit :
J'ai une question, papa ? Tu es pour Barcelone ou le Real de Madrid ?
J’étais tellement content. Car bien qu’étant une question banale, ça me donnait l’occasion de lui faire un petit exposé sur la cause noire et le combat que je mène depuis des années. À cette question aussi simple, j’ai pondu une réponse longue et détaillée que je te laisse découvrir dans le prochain paragraphe.
Alors, très bonne question mon fils. Quand j'étais plus jeune et que j'étais un passionné de foot au point où je voulais en faire mon métier, mon club de cœur était le FC Barcelone. J'étais un supporter de Barcelone principalement pour deux raisons. Deux joueurs en fait. Deux Brésiliens :
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Ronaldo. Le vrai, le génie brésilien, "El Fenomeno" (le phénomène), comme on appelait cet attaquant hors pair.
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Rivaldo. Un milieu de terrain extrêmement talentueux et élégant dans son jeu, dont j'étais aussi fan.
Ensuite, il y a eu Eto'o Fils, notre héros national 🇨🇲, qui est venu renforcer mon amour, à moi et à de nombreux autres Camerounais, pour le club des Blaugrana.
Mais aujourd'hui, je ne suis ni pour Barcelone ni pour le Real de Madrid. Ce sont tous les deux des clubs espagnols. Et bien que je n'aie rien contre l'Espagne, je préfère mettre mon énergie sur les miens, mes semblables.
Aujourd'hui, je te dirais que je suis pour Les Lions Indomptables du Cameroun 🇨🇲. Et je suis aussi pour Les Éperviers du Togo 🇹🇬, parce qu'une très belle Togolaise m'a fait les plus beaux cadeaux du monde après celui que m'a fait ma mère (mamie) en me donnant la vie et l’éducation qu’elle m’a donnée. Ces cadeaux, c’est toi, Zowa et ton frère Ayité.
Et si je devais être pour une autre équipe à part ces deux-là, ce serait certainement celle du Gabon 🇬🇦, du Nigeria 🇳🇬, de la Côte d'Ivoire 🇨🇮, du Kenya 🇰🇪 ou de tout autre pays africain. Parce que c'est certainement ce qu'un Européen ferait. Il ne serait pas pour l'Union de Douala ou Coton Sport de Garoua.
D’ailleurs, l’Union de Douala est mon club de cœur quand il s'agit des clubs de football camerounais. Et Coton Sport de Garoua est notre fierté nationale 🇨🇲, l’équivalent de Barcelone ou du Real en Espagne.
Le fait que tu me poses cette question précise montre à quel point, sournoisement, on essaie de nous imposer une certaine vision du monde. Comme si le débat devait se faire entre ces deux clubs alors que le monde est bien plus grand que ça.
Laissons les Espagnols se poser cette question. À la limite, laissons les Blancs et les Européens se poser cette question. Nous, notre intérêt doit être ailleurs. Et j'ai hâte que ton frère et toi grandissiez pour venir m’aider à défendre ces intérêts.
❤️
Après l’avoir envoyée, j’étais tellement fier de moi. Fier de cette occasion que je venais de saisir de vendre la cause africaine à mon fils. Mais j’ai très vite déchanté quand j’ai reçu sa réponse quelques minutes plus tard. Une réponse tellement simple que c’était à se demander s’il avait même lu mon texte. Sa réponse fut tout simplement :
Moi, entre les deux, c'est le Real.
Quand tu dis "Ronaldo", tu dis Ronaldo Luís 🇧🇷 ou CR7 🇵🇹 ?
J’étais dépité. Je ne sais pas s’il n’en avait rien à foutre de tout ce que je venais de lui raconter ou bien s’il voulait juste se débarrasser de moi pour aller dormir. Je ne peux qu’espérer que cette graine que j’ai semée pourra un jour germer dans sa tête.
Quand je parle souvent du lourd prix à payer pour l’immigration, il s’agit aussi de ça. Du fait que, petit à petit, nous nous laissons déraciner pour aller nous mettre au service des autres en pensant qu’ils pourront un jour nous accepter.
Mon fils est censé être un Africain, afin que notre culture perdure dans le temps. Mais lui, comme la plupart de ces enfants noirs nés en Occident, ne risque jamais de l’être. Et malheureusement, ils ne seront pas des Blancs non plus. Sans nous en rendre compte, nous avons créé des hybrides perdus qui ne peuvent être qu’au service des autres. N’ayant pas assez de personnalité pour qu’on les respecte ici comme là-bas. Des bâtards, comme on dit souvent avec les chiens, ou des “Kouandjan”, comme on les appelle chez nous au Cameroun. Des êtres qui n’appartiennent à aucune race.
Le pire dans ce message qu’il m’a envoyé, c'est que bien qu’il soit lui-même dans un club de foot, il n’a quasiment jamais vu jouer Barcelone ou le Real. Le fait même de se poser la question de savoir lequel préférer des deux et d’avoir fait un choix est un témoignage de la puissance du contexte sur ces enfants en Occident.
J’ai beau passer toute son enfance à lui rappeler qu’il était noir et qu’il devait en être fier. Aujourd’hui, à 10 ans, il commence déjà à se considérer plus comme un Blanc que comme un Noir. Juste deux ans avant l’âge fatidique de 12 ans, qui, selon moi, est l’âge auquel nous perdons la plupart de nos enfants en Occident.
Tout ceci me rappelle la conversation que j’ai eue avec ses cousines à Paris, qui, à 10 et 8 ans, ne savaient pas qui était Samuel Eto’o. Elles ne pouvaient citer aucun nom d’un joueur de l’équipe du Cameroun, ni du présent ni du passé, mais connaissaient par cœur presque tout le 11 entrant du Real de Madrid.
Mais bon, comment leur en vouloir. Pour la plupart des africains même encore en Afrique, ce serait le club de Dieu. On ne peut que féliciter la colonisation et tout l’aliénation qui va avec.
Douala 🇨🇲