Je parle souvent de nos traditions qui se perdent, de nos cultures qui se font phagocyter par les cultures venues d'ailleurs. Je dénonce le fait que nos parents n'ont pas assez fait le travail de transmission qui était le leur. Et j'exhorte tous les jeunes de notre génération à faire le travail d'anthropologie nécessaire pour renouer avec nos cultures afin de s'assurer qu'elles ne meurent pas et que nous puissions les transmettre à nos descendants.
Aujourd'hui, je vais te parler d'une facette de notre culture africaine. Elle n'est pas écrite dans des livres comme c'est le cas sous d'autres cieux. Mais je crois qu'à la fin de mon propos, tu sauras exactement de quoi je parle. Je l'ai appelée les "faiseurs d'hommes". Je n'ai pas encore fait le tour de l'Afrique mais dans la plupart des cultures africaines auxquelles j'ai pu me frotter, j'ai observé une version ou une autre de cette pratique.
Si tu as grandi en Afrique comme moi, même si tu as grandi en Occident d'ailleurs et que tu fais partie de ma génération, tu as certainement vécu dans une maison avec tes parents, tes frères et sœurs et un ou plusieurs tontons ou tatas. Ces grands frères beaucoup plus âgés que vous étaient souvent les petits frères de tes parents, des cousins ou même des frères du village de tes parents.
Ce sont des personnes qui sont allées vivre avec tes parents, souvent le papa, dès que celui-ci est rentré dans la vie active. Ce tonton était comme le premier enfant de ton papa. Ton papa s'est occupé de lui, il lui a souvent payé son école. Souvent c'était le travail qu'il lui enseignait. Mais dans tous les cas, ton papa était responsable de son avenir, de faire de lui un homme. C'est souvent sur lui, ou sur eux, que nos parents ont appris avant nos naissances à être des parents responsables.
Dans cette configuration, ton jeune parent qui rentrait dans la vie active se voyait directement confronté à ce qui l'attendrait plus tard dans son foyer. En devenant des faiseurs d'hommes, nos parents ont appris la discipline, la responsabilité et le sens de la famille. Et ce n'était pas qu'une question d'hommes. Plusieurs femmes, dont ma maman, ont aussi joué ce rôle, que ce soit avant ou pendant le mariage.
Des faiseurs d'hommes, nous en avons rencontré des centaines tout au long de nos vies, en commençant par nos parents. Mais il y en a un que j'admire particulièrement. Il n'est pas de ma famille. Je l'ai rencontré quand j'étais au Gabon il y a plus de quinze ans de cela et c'est lui qui m'a permis de réellement mettre le doigt sur ce pan important de notre culture. Je doute que lui-même puisse mettre un nom dessus. Si je lui en parle, il me dira qu'il n'a fait que son travail d'aîné. Mais des aînés comme lui, si nous en avions plus, je me ferais moins de souci pour le sort de notre continent. Il s'appelle Sado Emmanuel.
Premier-né de sa famille, il est parti de sa ville d'Ebolowa où il a grandi avec ses parents pour aller faire fortune à Libreville. Et Dieu sait qu'il a fait fortune, grandement fortune. Mais ce n'est pas le sujet du jour. Quand je l'ai rencontré à Libreville, il y était déjà depuis au moins une décennie et y avait fait venir toute sa fratrie. Et la plupart des cousins et frères du village. Il leur a tous appris le travail, la discipline, tout en les hébergeant sous son toit. J'ai vu tous ces jeunes, devenir des hommes accomplis, réussir dans les affaires, se marier et construire des maisons et immeubles à Libreville. Sado, comme nous l'appelons affectueusement, est certainement l'aîné le plus discipliné que j'ai rencontré dans ma vie. Tu ne le verras jamais dans une histoire tordue, tu ne le verras jamais hausser la voix sur qui que ce soit, tu ne le prendras jamais à manquer de respect à qui que ce soit. Et jamais tu n'entendras dire qu'il a exploité un de ses petits. Le fléau qui a justement détruit cette tradition de faiseur d'hommes qui est la nôtre.
Précis comme un horloger suisse, il a tenu la main d'au moins une cinquantaine de personnes, ses petits frères y compris, les conduisant vers un avenir beaucoup plus radieux qu'ils ne l'auraient espéré. Et malgré ça, son humilité n'a pas pris une ride.
En juillet dernier, je l'ai croisé à Bandjoun par hasard, au mariage d'un de ces jeunes de sa tribu. J'ai d'abord croisé par hasard son petit frère Benjamin qui m'a dit qu'il était venu pour le mariage du petit. Naturellement, je lui ai demandé si Victor était là, il m'a dit que oui et m'a indiqué la salle. Ils venaient de finir le vin d'honneur il y avait quelques heures et préparaient la salle pour la soirée. Je me suis précipité pour saluer Victor, un des hommes que Sado a fabriqué et qui est aussi un de mes grands amis. Un ami au cœur d'or en réalité. Mais ça, c'est le sujet d'un autre jour.
Une fois avec Victor, nous avons rapidement rattrapé les quelque deux ans qui s'étaient passés depuis notre dernière rencontre et je lui ai demandé si le Grand (Sado) était aussi venu pour le mariage. En réalité, c'était une question rhétorique, le genre de question qu'on lance pour meubler la conversation. Car je me disais que le petit qui se mariait n'était peut-être pas assez important pour que le grand fasse le déplacement depuis Libreville. Surtout avec sa nouvelle position de milliardaire (Bon, pour le milliard c'est moi qui dis, hein. Quoique...). Mais à ma grande surprise, il m'a répondu que le grand était là et m'a conduit vers lui pour que je le salue.
Discipliné comme un militaire, il était parmi les seuls encore assis là où tout se passait. Au premier rang, en train de regarder son petit prendre des photos de mariage avec les invités. Et il n'était pas seul. Il avait fait le déplacement avec sa femme. Comme le grand faiseur d'hommes et chef de tribu qu'il est, il a fait le déplacement pour le dernier petit comme si c'était son petit frère direct qui se mariait. Je ne dis pas la claque que j'ai reçue. J'ai été submergé d'une fierté incommensurable. Et ce moment a certainement fait partie de mes plus beaux moments de l'année 2024.
Avec son humilité légendaire, il m'a salué avec un grand sourire et a pris de mes nouvelles, du business, de ma nouvelle vie au pays, tout en me donnant ses encouragements les plus sincères. Quel homme !
Ce serait injuste pour moi de dire que j'aurais aimé avoir un aîné comme lui dans ma vie. Ce serait ne pas rendre justice à tous mes aînés qui, à leur manière, ont essayé de faire de moi l'homme que je suis. Néanmoins, s'il fallait remettre des médailles, ce serait être malhonnête que de ne pas remettre la médaille d'or à Sado. Je ne connais pas un faiseur d'hommes qui la mérite mieux que lui.
Dans ton entourage, tu connais certainement des Sado. Je t'invite après ce texte à leur passer un coup de fil, leur envoyer un message pour leur dire merci pour leur existence. Et si tu es en âge de fabriquer des hommes, en hommage à nos parents, à tous les "Tonton Sado" de l'Afrique, sois le meilleur faiseur d'hommes qui soit. Que tu sois célibataire ou marié, choisis dans ton entourage une ou plusieurs personnes que tu vas accompagner jusqu'au sommet. Et même après avoir eu tes enfants, ne t'arrête pas là. Nous avons toujours besoin de faiseurs d'hommes qui tendront la main à la nouvelle génération afin de leur apprendre ce que c'est qu'être africain.
Merci pour ton exemple "Le Grand". Que nos ancêtres te prêtent longue vie afin que tu continues cette belle œuvre qui est la tienne sur notre beau continent.
✈️ En vol entre Paris et Lomé 🇫🇷-🇹🇬