Hier, j’étais dans un salon de coiffure. Pas pour me raser, hein, comme tu l’imagines déjà. Non, j’y étais pour une autre raison : rencontrer une amie pour discuter d’une collaboration.
Pendant que nous discutions, elle coiffait une cliente tout en nous faisant découvrir des musiques d’artistes camerounais émergents. Franchement, je ne savais pas qu’il y avait encore autant de talents dans notre pays ! Mais bon, c’est un sujet pour un autre jour.
Alors qu’elle parlait d’un artiste qui chante en langue Duala, elle a demandé à sa cliente si elle parlait cette langue, celle de son futur mari. La cliente a répondu qu’elle était 100 % Bamiléké et qu’elle ne parlait pas le Duala.
Tu me connais, tu devines déjà ce que j’ai ressenti à ce moment-là. J’ai interpellé la cliente pour lui rappeler l’importance d’apprendre nos langues, car elles font partie de notre culture. Nous nous plaignons souvent que certaines langues sont difficiles à apprendre, mais beaucoup de jeunes ici apprennent le chinois pour travailler comme traducteurs, sans même avoir jamais mis les pieds en Chine. Pourtant, ces mêmes jeunes trouvent que le Duala est trop compliqué à maîtriser.
La cliente a rétorqué qu’il faut aussi penser aux raisons financières, car on apprend des langues qui permettent de gagner de l’argent. Et c’est là qu’est le problème : nous tombons systématiquement dans le piège de faire de l’argent notre boussole. Nous faisons tout pour de l’argent. Nous quittons nos pays pour de l’argent. Nous renions nos cultures pour de l’argent. Certains vont même jusqu’à vendre père et mère pour de l’argent. C’est peut-être l’un des plus grands fléaux hérités de la colonisation occidentale : nous avons abandonné nos systèmes de valeurs et les avons remplacés par la quête du profit.
Aujourd’hui, nous laissons nos langues mourir au profit d’autres, simplement pour des gains financiers à court terme. Sans réaliser que des artistes comme Dadju, TayC, et d’autres francophones que nous admirons tant, réussissent aussi bien parce qu’ils chantent dans une langue parlée dans des centaines de pays. C’est parce que les Français ont propagé leur langue à travers le monde que le marché culturel en France est bien plus grand que celui de pays comme l’Italie, pourtant de taille similaire. En délaissant nos langues pour d’autres, nous nous enfermons dans un rôle de consommateurs perpétuels, dépendants des propriétaires de ces langues.
Ce n’est pas un hasard si des petits pays comme l’Islande, avec moins de 500 000 habitants, continuent d’utiliser leurs langues. Ils préservent ainsi un marché culturel local, au lieu d’être totalement soumis à l’importation, comme nous le sommes ici.
Tu me diras : "Oui, mais au Cameroun, nous avons des centaines de langues différentes." Et je te répondrai que la plupart des langues que tu connais sont en réalité le regroupement de plusieurs dialectes. C’est un passage naturel lorsqu’on décide de vivre ensemble sous une même nation. Mais chez nous, au lieu de faire cet effort de rassemblement, nous préférons importer des langues étrangères avec toutes les chaînes qu’elles apportent.
Ne t’es-tu jamais demandé si notre génération devait être celle qui propulse nos nations parmi les plus grandes du monde ? Ou préfères-tu troquer ton identité pour une nationalité canadienne et tout ce qui va avec ? Si tel est le cas, que dire de nos ancêtres qui ont tout sacrifié pour que nous en soyons là aujourd’hui ?
La plupart des Camerounais que je connais parlent au moins deux langues étrangères, le français et l’anglais y compris. Mais très peu parlent plus d’une langue camerounaise. Trouves-tu cela normal ? Comment peux-tu vivre des années à Douala, comme moi, sans apprendre le Duala ? C’est tout simplement honteux. Pendant ce temps, les enfants de la diaspora parlent couramment néerlandais, allemand ou italien.
Et si nous décidions, chacun d’entre nous, d’apprendre une langue locale chaque année ? Nous nous rapprocherions davantage les uns des autres et, par la même occasion, nous mettrions à mal les plans de ceux qui cherchent à nous diviser pour mieux nous contrôler. Car, au cas où tu ne le saurais pas, nos ancêtres ne parlaient pas qu’une seule langue. Ils avaient déjà commencé à développer des systèmes de langues universelles avant que tout cela ne soit détruit par l’oppresseur.
Et aujourd’hui, voilà qu’une femme ose dire qu’elle ne voit pas l’intérêt d’apprendre la langue de son mari. Bravo, vraiment !
Douala 🇨🇲